Quand une personne disparaît au Kenya, la première urgence est de savoir où elle se trouve. Pour Twaha Mwaipaya, militant tanzanien installé en exil, cette question est désormais aussi celle de la responsabilité des institutions kényanes et de la sécurité des opposants dans toute l’Afrique de l’Est.
Une disparition signalée à Kamulu, des réponses toujours attendues
Twaha Mwaipaya n’a plus été vu depuis le 25 octobre 2026. Selon des témoignages rapportés par la Commission kényane des droits humains (KNCHR) et des organisations de défense des libertés, il circulait en taxi dans le secteur de Kamulu, dans le comté de Machakos, lorsqu’un groupe d’inconnus aurait intercepté le véhicule. Les personnes auraient pris la fuite avec lui. Ces circonstances sont rapportées par les témoins et ne désignent pas, à ce stade, les auteurs de l’enlèvement. La Commission kényane des droits humains fait état d’une disparition signalée.
Mwaipaya est un ancien responsable de jeunesse du parti d’opposition tanzanien CHADEMA. Il s’était installé au Kenya en 2025 après avoir, selon des organisations de défense des droits, subi des menaces et des arrestations en Tanzanie. La Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) et l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT) indiquent que sa famille et ses avocats avaient déjà rencontré des difficultés pour localiser le militant lors d’une détention en 2022. Ces antécédents éclairent ses craintes, mais ne permettent pas d’établir qui l’a fait disparaître.
La KNCHR, Amnesty International Kenya et des organisations locales ont appelé à retrouver Mwaipaya et à garantir sa sécurité. Au moment des audiences des 2 et 3 novembre, son lieu de détention et son état n’étaient toujours pas connus publiquement.
La justice réclame des comptes aux plus hauts responsables
Le 30 octobre, la Haute Cour de Nairobi a ordonné aux autorités de présenter Mwaipaya devant elle, vivant ou mort, et de justifier toute éventuelle détention. Le juge Alexander Muteti a également demandé à l’inspecteur général de la police, Douglas Kanja, et au directeur des enquêtes criminelles, Mohamed Amin, de répondre aux questions du tribunal. L’ordonnance ne constitue pas une conclusion selon laquelle la police aurait enlevé le militant. Elle vise à établir où il se trouve et si une détention officielle existe. Le quotidien kényan Daily Nation détaille la décision initiale.
À l’audience du lundi 2 novembre, les deux hauts responsables ne se sont pas présentés en personne. Des représentants subalternes ont comparu pour l’État. Le procureur Christopher Marwa a affirmé qu’une enquête était en cours et demandé du temps aux autorités. Pour Vocal Africa, qui a saisi la justice, cette réponse ne suffit pas : l’organisation estime que les responsables capables de rendre compte des opérations policières doivent répondre directement.
La défenseure des droits et avocate Martha Karua a aussi reproché aux autorités de ne pas avoir fourni d’explication écrite complète sur la disparition. Le juge a alors ordonné à Douglas Kanja de comparaître personnellement le mardi 3 novembre, estimant que le chef de la police était le mieux placé pour éclairer le tribunal. La comparution demandée constitue une étape judiciaire, pas une preuve de participation policière. Le média tanzanien The Citizen rapporte cette nouvelle convocation.
Vocal Africa a engagé une procédure d’habeas corpus. Ce recours permet à une personne ou à ses proches de demander au juge de faire comparaître quelqu’un dont on ignore le lieu de détention, ou d’exiger une justification légale de sa garde. Dans cette affaire, l’enjeu immédiat est de contraindre les institutions à rendre compte de leurs démarches et à clarifier si Mwaipaya est détenu par un service de l’État.
Un enjeu kényan, au-delà des frontières
Cette affaire réveille des inquiétudes déjà exprimées au Kenya après d’autres disparitions ou enlèvements présumés visant des personnalités de pays voisins. En novembre 2024, l’opposant ougandais Kizza Besigye avait disparu à Nairobi avant de réapparaître en Ouganda, où il a été placé en détention. En janvier 2025, la militante tanzanienne Maria Sarungi Tsehai avait déclaré avoir été enlevée à Nairobi, puis relâchée. Ces précédents sont documentés par des organisations de défense des droits et des institutions kényanes. Ils ne prouvent pas que les affaires sont liées, mais nourrissent les questions sur la capacité du Kenya à protéger les personnes ayant fui des menaces politiques.
Le pays joue un rôle majeur dans les mobilités régionales et accueille des exilés venus de plusieurs États voisins. Nairobi, capitale kényane, concentre des ambassades, des organisations internationales et des réseaux de la société civile. Cette place rend d’autant plus importante la confiance dans la police, les tribunaux et les mécanismes de protection des réfugiés. Si des personnes peuvent être enlevées sur le territoire kényan sans que leurs proches sachent où elles se trouvent, l’inquiétude ne concerne pas seulement les militants étrangers : elle touche aussi les défenseurs kényans et les citoyens qui attendent des institutions qu’elles rendent des comptes.
La dimension régionale est directe. Le Kenya et la Tanzanie sont membres de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), qui organise notamment la coopération et la circulation entre ses États membres. La FIDH et l’OMCT rappellent que le traité de l’EAC prévoit la libre circulation et le droit de résidence. Ces engagements ne remplacent pas les obligations de protection des droits fondamentaux. Ils soulignent au contraire l’importance de garanties contre les transferts clandestins et les représailles au-delà des frontières.
La prochaine étape : établir les faits
Pour l’instant, les informations disponibles établissent une disparition signalée, une procédure devant la Haute Cour et une demande d’explications adressée au sommet de la police. Elles ne permettent pas d’attribuer l’enlèvement aux forces kényanes ou tanzaniennes. L’État affirme qu’une enquête est en cours ; la famille, les avocats et les organisations de défense des droits attendent des informations vérifiables sur les recherches menées.
La comparution demandée de Douglas Kanja le 3 novembre doit préciser la suite donnée à l’ordonnance et les éléments connus des enquêteurs. Au-delà de ce dossier, la réponse des autorités kényanes sera observée dans la région : elle dira si les recours judiciaires peuvent faire la lumière sur une disparition, et si les engagements de coopération est-africaine s’accompagnent d’une protection effective des personnes en exil. La FIDH et l’OMCT demandent une enquête indépendante et la protection de Mwaipaya.