Un métal stratégique au cœur d’une relation ancienne, mais désormais plus exigeante

À Libreville comme à Moanda, la même question revient depuis des mois : comment garder la valeur du manganèse au Gabon, au lieu de l’exporter presque entièrement brut ? Le dossier dépasse le seul secteur minier. Il touche au rail, à l’énergie, à l’emploi industriel et à la place du Gabon dans la chaîne de valeur des minerais critiques. Le pays est aujourd’hui le deuxième producteur mondial de manganèse, avec une part importante de la production mondiale, tandis que le complexe de Moanda reste un pilier de cette filière.

Cette séquence s’inscrit aussi dans une relation franco-gabonaise très suivie, parce qu’elle mêle diplomatie, mines et infrastructures. La visite d’État de Brice Clotaire Oligui Nguema à Paris, annoncée et confirmée par les autorités gabonaises, s’ouvre dans un contexte où Libreville affiche une ligne plus ferme sur la souveraineté minière. Depuis 2025, les autorités gabonaises ont annoncé la fin programmée des exportations de manganèse brut à partir du 1er janvier 2029.

Ce qui a été acté à Paris

Au premier jour du déplacement présidentiel, le 20 juillet 2026, un premier protocole d’accord a été validé autour du manganèse. Le principe est clair : Eramet, à travers son écosystème industriel au Gabon, doit investir pour renforcer la transformation locale du minerai, pendant que l’État gabonais promet des conditions jugées nécessaires à la viabilité des projets, notamment sur l’accès à l’énergie. La feuille de route évoque une capacité de transformation pouvant aller jusqu’à 700 000 tonnes de manganèse à l’horizon 2031.

Le calendrier industriel envisagé repose sur trois scénarios. Le premier prévoit une usine d’oxyde de manganèse dans l’agglomération de Libreville d’ici 2028. Le deuxième porte sur la modernisation du complexe métallurgique de Moanda, déjà en activité. Le troisième, le plus ambitieux, vise une nouvelle usine d’alliages de manganèse en 2031. L’alliage est une étape de transformation plus avancée que l’exportation du minerai brut, et il alimente surtout la sidérurgie.

Le Transgabonais au centre du jeu

Ce protocole n’a pas qu’une portée minière. Il a aussi une portée logistique. Le Transgabonais, colonne vertébrale ferroviaire du pays, relie Owendo, près de Libreville, à Franceville sur environ 648 à 650 kilomètres selon les sources institutionnelles et financières. Il transporte des passagers, mais surtout du fret minier. Depuis des années, sa modernisation conditionne autant la fluidité des exportations que le désenclavement intérieur.

Dans ce schéma, la ligne de chemin de fer n’est pas un simple tuyau d’exportation. Elle irrigue la côte, la capitale et l’Est gabonais. Elle relie aussi l’industrie aux ports. C’est pourquoi les discussions sur le manganèse croisent celles sur les investissements ferroviaires. Les partenaires financiers déjà engagés sur la modernisation du Transgabonais ont d’ailleurs situé ce chantier dans une logique de sécurité, de performance et d’acheminement du fret.

Ce que cherche Libreville, ce que protège Paris

Pour Libreville, l’enjeu est politique et budgétaire. Le pouvoir veut montrer qu’il ne se contente plus de vendre une ressource, mais qu’il construit une base industrielle. Le manganèse devient un symbole de souveraineté économique. Le chef de l’État gabonais l’a redit dans plusieurs séquences publiques depuis 2025, en liant la transformation locale aux emplois, aux recettes et à la montée en gamme du pays.

Pour Eramet, l’enjeu est de sécuriser un actif stratégique dans un pays où sa présence reste très importante. Les communications du groupe rappellent que ses activités minières et ferroviaires au Gabon pèsent lourd dans ses volumes, avec 1,6 million de tonnes de minerai transportées au premier trimestre 2026. Le groupe dit aussi vouloir inscrire sa présence dans une logique de transformation durable et de coopération avec l’État gabonais. Autrement dit, il faut investir, mais sans casser l’équilibre économique du projet.

Le point sensible reste l’énergie. Le protocole renvoie explicitement à la nécessité d’un accès fiable à l’électricité. C’est un détail central. Une usine d’oxyde, un complexe métallurgique modernisé ou une unité d’alliages ne vivent pas sur des promesses politiques. Elles demandent une alimentation stable, des coûts maîtrisés et une chaîne de transport robuste. Sans cela, la transformation locale peut rester un slogan industriel.

Une séquence gabonaise qui parle à toute l’Afrique centrale

Le dossier dépasse le seul tête-à-tête franco-gabonais. Dans la sous-région CEMAC, où la diversification industrielle reste un objectif récurrent, le Gabon teste une voie rare : utiliser une ressource minière de première importance pour bâtir une chaîne de valeur plus courte, plus locale et plus rentable. Si le chantier avance, il servira de référence aux économies d’Afrique centrale qui cherchent à sortir du simple export de matières premières.

La portée continentale est claire. Le manganèse gabonais est au cœur de la transition énergétique, des aciers spéciaux et de certaines technologies de batteries. Dans ce contexte, la question n’est plus seulement de savoir combien le Gabon exporte, mais combien le pays transforme, contrôle et capte comme valeur ajoutée. C’est ce virage que Libreville veut accélérer, avec Paris comme partenaire industriel, mais aussi comme négociateur attentif au calendrier et au rythme des investissements. La prochaine étape se jouera dans la traduction concrète des accords : financement, énergie, permis, et mise en chantier.