Une audience de village devenue ligne de front

Dans le Darfour du Nord, un lieu censé régler les conflits du quotidien a été frappé au moment où des civils s’y trouvaient réunis. Le 2 août, une attaque de drone a touché le tribunal coutumier de Garra al-Zawaya, près de Kabkabiya, et a provoqué un bilan lourd, dans une région où la justice locale sert encore à arbitrer terres, chefferies et litiges familiaux. Selon un groupe soudanais de défense des droits humains, au moins 35 personnes ont été tuées. Les autorités liées aux Forces de soutien rapide (FSR) parlent, elles, de 37 morts et de 50 blessés.

Ce type de lieu n’est pas anodin. Au Soudan, les tribunaux coutumiers restent souvent le premier recours quand l’État s’est effacé, surtout dans l’Ouest du pays. Quand ils sont visés, c’est tout un maillage social qui se fragilise. La frappe intervient aussi dans une guerre qui a déjà déplacé des millions de personnes et désorganisé les administrations, y compris à Khartoum, la capitale, pourtant au centre des équilibres politiques nationaux.

Le Darfour, théâtre d’une guerre qui se déplace et se déforme

Le Darfour du Nord est aujourd’hui l’un des principaux fronts d’une guerre commencée en avril 2023 entre l’armée soudanaise et les FSR. Depuis la prise d’El-Fasher par les paramilitaires, à l’automne 2025, la région s’est davantage refermée sur elle-même. Les forces régulières gardent le nord, l’est et une partie du centre du pays. Les FSR dominent une large part du Darfour et des zones du sud. Cette séparation de fait du territoire a transformé les drones en arme de distance, capable de frapper des villes, des marchés, des gares routières ou des points de rassemblement civil.

Le village de Garra al-Zawaya se trouve non loin de Kabkabiya, à l’ouest d’El-Fasher. Cette géographie compte. Depuis la chute d’El-Fasher, les observateurs de l’ONU décrivent des violences présentant, selon leurs mots, des « caractéristiques » de génocide. Il faut lire cette expression comme une alerte juridique et politique, pas comme un verdict définitif rendu par un tribunal international. Dans le même temps, plusieurs organisations soudanaises de suivi des exactions signalent une multiplication des frappes aériennes contre des civils dans le Darfour et le Kordofan.

Un bilan encore disputé, mais une tendance nette

Sur le nombre exact de victimes à Garra al-Zawaya, les versions divergent. Emergency Lawyers parle d’au moins 35 morts. Le camp des FSR avance 37 morts et 50 blessés. Un témoin cité par des médias internationaux affirme que des chefs tribaux figuraient parmi les victimes, ainsi que deux commandants des FSR. Ces éléments restent toutefois à attribuer, car ils n’ont pas été recoupés publiquement par une source indépendante au moment où nous écrivons.

En revanche, la tendance générale, elle, ne fait plus débat. Au mois de mai, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a averti que les drones étaient devenus la principale cause de morts civiles au Soudan sur les premiers mois de 2026. L’ONU évoquait déjà 880 civils tués par des frappes de drones entre janvier et avril. En juin, l’Agence France-Presse relayait un chiffre supérieur à 1 000 morts civiles sur les cinq premiers mois de l’année. Le Soudan est ainsi devenu l’un des terrains les plus meurtriers au monde pour ce type d’armement.

Pourquoi les civils paient le prix fort

La guerre soudanaise ne se résume plus à une ligne de front. Elle s’attaque aux lieux de passage, aux marchés, aux hôpitaux, aux convois et aux infrastructures de base. C’est ce qui explique la brutalité des effets sur les familles, les commerçants, les déplacés et les communautés rurales. Dans les villes, les gens peuvent parfois anticiper un danger. Dans les zones périphériques, ils subissent souvent l’attaque au moment même où ils cherchent à régler un problème ordinaire, à se soigner ou à se déplacer.

La justice coutumière, elle, reste une pièce importante de la vie sociale au Darfour. Elle ne remplace pas un État fort, mais elle évite souvent que des litiges locaux dégénèrent. Quand un tribunal de village est bombardé, l’effet dépasse donc le seul bilan humain. Cela désorganise la médiation communautaire, complique les compensations, et peut raviver des tensions tribales déjà nourries par la guerre, la compétition pour les terres et l’effondrement des services publics.

Le fait que le camp des FSR condamne cette attaque, en la qualifiant de « crime horrible », montre aussi la bataille du récit autour des violences. Chaque camp cherche à renvoyer à l’autre la responsabilité des exactions. Dans ce contexte, les organisations indépendantes soudanaises jouent un rôle essentiel, parce qu’elles documentent des faits que les belligérants n’ont aucun intérêt à reconnaître.

Ce que cet épisode dit du Soudan et de la région

Pour le Soudan, l’enjeu dépasse le seul Darfour. La guerre a déjà redessiné les équilibres entre Khartoum, les capitales régionales et les zones de refuge. Elle fragilise aussi la Corne de l’Afrique et le Sahel, où les circulations d’armes, de combattants, de commerçants et de déplacés peuvent être perturbées pendant des années. Dans une région déjà marquée par des transitions militaires, des frontières poreuses et des économies de guerre, l’usage massif des drones change l’échelle du conflit.

Il faut enfin surveiller deux échéances concrètes. D’abord, l’évolution du front autour d’El-Obeid, dans le Kordofan, où l’ONU a déjà lancé des alertes sur le risque d’atrocités de grande ampleur après des frappes répétées. Ensuite, la capacité des mécanismes africains et internationaux à documenter les crimes et à protéger les civils, alors que la guerre entre l’armée soudanaise et les FSR continue de se jouer autant dans le ciel que sur le terrain. Pour les Soudanais, la question n’est plus seulement de savoir qui avance. Elle est de savoir ce qu’il reste du tissu civil après chaque frappe.