À Sounga, dans le centre du Mali, le choix de ne pas négocier avec un groupe armé expose tout un village à l’isolement. Pour ses habitants, résister signifie aussi pouvoir continuer à circuler, cultiver et accéder aux services sans se soumettre à des règles imposées par la force.

Dans le cercle de Djenné, des arrangements sous contrainte

Sounga se trouve dans la commune de Mougna, à une quarantaine de kilomètres de Djenné, dans la région de Mopti. Le village appartient à une zone où les autorités maliennes ne disposent pas d’une présence sécuritaire permanente dans chaque localité. L’armée est signalée à Djenné, mais pas à Mougna, selon les informations disponibles sur les affrontements.

Au centre du pays, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, impose régulièrement des blocus et cherche à obtenir des accords locaux. Ces arrangements peuvent permettre aux habitants de reprendre certaines activités, mais en contrepartie de règles sociales et religieuses, de restrictions de mouvement et de prélèvements. Des recherches sur les blocus au Mali décrivent cette stratégie comme un moyen d’étendre l’influence du groupe sans nécessairement occuper chaque village par une présence permanente. Une analyse des blocus du JNIM au Mali détaille leurs effets sur la vie quotidienne.

Dans la commune de Mougna, Sounga serait le dernier des 29 villages à ne pas avoir conclu d’accord avec le JNIM. Le blocus aurait commencé en mai, d’après les témoignages recueillis dans la zone. La durée exacte dépend de la date de publication du premier signalement et doit donc être comprise comme un élément rapporté, non comme une mesure indépendante vérifiée.

Des bilans divergents après l’attaque

Le 21 octobre, des combattants du JNIM auraient attaqué Sounga, défendu par des chasseurs dozos. Ces chasseurs traditionnels, présents dans plusieurs régions d’Afrique de l’Ouest, sont devenus dans certaines zones des groupes d’autodéfense armés. Leur rôle sécuritaire les place au contact direct des groupes jihadistes, mais aussi des communautés civiles exposées aux représailles.

Les informations disponibles ne permettent pas d’établir un bilan indépendant. Une source locale proche des dozos fait état de quatre morts parmi les chasseurs, d’une dizaine de blessés et de maisons incendiées. Une source proche du JNIM revendique, de son côté, une dizaine de dozos tués et autant de blessés, ainsi que des prisonniers. Ces chiffres doivent rester attribués aux sources qui les avancent.

Un habitant de la zone rapporte également la mort du fils du chef dozo. Après l’affrontement, des tirs et des attaques de drones auraient encore visé le village. Les habitants demandent l’aide des autorités, tandis que le groupe armé leur aurait ordonné de se soumettre ou de partir. Ces éléments restent difficiles à confirmer séparément.

La protection armée ne remplace pas une présence publique

Les dozos peuvent constituer une protection immédiate là où les forces régulières sont éloignées. Mais leur capacité à tenir face à une offensive prolongée reste limitée. Une analyse d’ACLED sur leur militarisation dans le centre du Mali décrit la pression exercée par le JNIM sur des villages associés aux dozos et les accords conclus après des sièges. Elle souligne aussi le risque que des affrontements localisés alimentent des tensions entre communautés. L’étude d’ACLED sur les groupes dozos au Mali documente cette évolution.

Cette mise en garde compte dans le cercle de Djenné. Les civils ne forment pas un bloc derrière l’un ou l’autre camp. Certains peuvent dépendre des dozos pour leur sécurité, tandis que d’autres craignent les représailles ou les abus commis par des groupes armés. Human Rights Watch a documenté des violences attribuées à des miliciens dozos contre des civils peuls dans la zone de Djenné. Cela ne permet pas de confondre ces faits avec les combats à Sounga, mais rappelle que toute réponse sécuritaire doit protéger les habitants sans les assimiler à un camp. Le rapport de Human Rights Watch sur les violences dans la région de Djenné expose ces risques.

Le blocus pèse aussi au-delà du front. Restreindre les déplacements peut empêcher les habitants d’atteindre les marchés, les champs ou les centres de santé. Les ménages qui vivent de l’agriculture et du commerce local sont particulièrement vulnérables lorsque les routes deviennent dangereuses. À l’inverse, les accords imposés peuvent rouvrir certains déplacements, mais au prix d’une autorité parallèle qui réduit la marge de décision des communautés.

Un enjeu pour le Mali et la région

La situation de Sounga s’inscrit dans une trajectoire nationale marquée par la progression de groupes armés dans le centre et le nord du Mali, ainsi que par le recours croissant aux forces d’autodéfense. Elle pose une question concrète aux autorités basées à Bamako : comment protéger des villages éloignés sans faire reposer durablement cette mission sur des milices locales ? Une présence militaire ponctuelle ne suffit pas à garantir l’accès aux services, la sécurité des routes ou le retour des activités économiques.

À l’échelle régionale, la CEDEAO — l’organisation d’intégration des États d’Afrique de l’Ouest — reste concernée par les effets de l’insécurité transfrontalière et l’évolution des relations avec le Mali. Le retrait malien de l’organisation, effectif depuis janvier 2025, a également réduit les cadres politiques communs entre Bamako et plusieurs pays voisins. Les réponses aux crises locales reposent donc davantage sur des dispositifs nationaux et des coopérations bilatérales.

Pour Sounga, les prochaines étapes décisives sont le rétablissement de déplacements sûrs, l’accès à l’aide et la confirmation indépendante des pertes. Tant que le blocus et les menaces persistent, la résistance du village ne garantit pas sa sécurité. Elle révèle surtout le coût humain d’un choix fait dans un espace où l’État, les groupes armés et les acteurs d’autodéfense se disputent l’autorité.