À Yaoundé, une justice qui avance dossier par dossier

Au Cameroun, les audiences liées aux violences post-électorales n’ont rien d’un bloc unique. Elles se fragmentent, se renvoient, se recomposent, pendant que des familles attendent des réponses et que les prévenus restent souvent en détention provisoire pendant des mois. À Yaoundé, cette lenteur dit autant la charge de travail du tribunal militaire que la profondeur de la crise ouverte après la présidentielle du 12 octobre 2025.

Le sujet dépasse la seule salle d’audience. Il touche à l’équilibre entre ordre public, droit de manifester et durée raisonnable des procédures. Il touche aussi à la place de la justice militaire dans un pays où les dossiers politiques sensibles finissent souvent devant des juridictions d’exception, au grand souci des défenseurs des droits humains.

Une séquence née du scrutin d’octobre 2025

Le 12 octobre 2025, les Camerounais ont voté pour élire le président de la République. Le Conseil constitutionnel a proclamé Paul Biya vainqueur le 27 octobre, avec 53,66 % des suffrages exprimés, selon la presse publique camerounaise. Le pouvoir a ensuite dénoncé des appels à l’insurrection, tandis que des manifestations et des interpellations ont suivi dans plusieurs villes.

Dans ce climat, des personnes arrêtées à Yaoundé et dans d’autres localités ont été déférées devant le tribunal militaire de la capitale. En janvier 2026, le collectif de défense citoyenne évoquait 142 prévenus traduits devant cette juridiction dans le cadre du dossier post-électoral, avec des accusations allant de la propagation de fausses nouvelles à l’attroupement, en passant par la rébellion et le défaut de carte nationale d’identité.

Au fil des mois, les audiences ont été morcelées. Certaines affaires ont été renvoyées pour suite d’interrogatoire, d’autres pour délibéré, d’autres encore pour réquisitions et plaidoiries. Un dossier cité par plusieurs médias locaux a ainsi été renvoyé au 13 août 2026 pour la suite des interrogatoires, tandis qu’une autre audience attendait les réquisitions du ministère public et les plaidoiries au 10 septembre 2026.

Ce que révèlent les audiences du 13 août

La séance du 13 août, rapportée par des médias locaux, a surtout porté sur les circonstances d’arrestation des détenus, sur la réalité de leur présence dans les manifestations et sur la poursuite de l’examen des dossiers. Selon la défense, les prévenus ont fini par être entendus, malgré la barrière de la langue pour certains. Les avocats disent y voir un petit progrès procédural, mais pas encore un signe d’accélération réelle.

Cette impression de lenteur n’est pas nouvelle. Le collectif d’avocats avait déjà demandé que les affaires soient réparties entre plusieurs juges afin d’éviter l’enlisement. Les audiences sont tenues à un rythme parcellaire, avec des groupes séparés et des renvois successifs. En pratique, cela signifie pour les détenus des semaines, parfois des mois, d’attente supplémentaire avant même d’atteindre le fond du dossier.

Les organisations de défense des droits humains ont, elles, décrit une vague d’arrestations massives après le scrutin, des détentions prolongées et un accès limité aux avocats pour certains prévenus. Human Rights Watch a signalé en novembre 2025 que plusieurs personnes arrêtées à Yaoundé étaient détenues au Secrétariat d’État à la Défense, un centre déjà documenté pour l’usage de la torture. Amnesty International a, pour sa part, rappelé que des manifestants restaient détenus des années après d’autres vagues d’interpellations liées à des protestations politiques au Cameroun.

Un enjeu judiciaire, mais aussi politique et social

Pour les autorités, la séquence relève de la réponse à des troubles qui ont suivi l’élection présidentielle. Pour les familles, elle devient surtout une longue attente, faite de frais de déplacement, de visites irrégulières et d’incertitude sur l’issue des procédures. Pour les avocats, l’enjeu est la proportionnalité des poursuites, la qualité des preuves et le respect du délai raisonnable.

La justice militaire concentre ici plusieurs tensions. Elle traite des civils, dans des dossiers liés à la contestation politique, ce qui nourrit depuis longtemps des critiques au Cameroun et au-delà. Les défenseurs des droits humains estiment que ce type de juridiction expose davantage les prévenus à des procédures opaques et à des détentions prolongées. Les autorités, elles, défendent un traitement judiciaire de faits qu’elles présentent comme graves pour l’ordre public.

Le contraste est fort entre la capitale politique, où les audiences se tiennent sous contrôle judiciaire, et les réalités de terrain, où plusieurs centaines de personnes ont été interpellées selon les bilans cités par la défense, avec des détentions signalées aussi à Douala, Bafoussam, Dschang, Bertoua ou Maroua. Cette dispersion géographique montre que la crise a dépassé Yaoundé et qu’elle a touché une large partie du territoire camerounais.

Ce qu’il faut surveiller dans les prochaines semaines

La prochaine étape annoncée dans plusieurs dossiers est décisive : réquisitions du ministère public, plaidoiries, puis décisions du tribunal militaire. Si les renvois se prolongent, le dossier restera un marqueur de la difficulté du Cameroun à solder les séquences électorales par une justice lisible et rapide. Si les jugements arrivent, ils seront observés autant pour leur contenu que pour la façon dont la juridiction traite des prévenus civils dans une affaire politique.

À l’échelle de l’Afrique centrale, le cas camerounais résonne au-delà de Yaoundé. Il interroge la manière dont un État de la CEMAC, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, gère la contestation électorale sans enfermer durablement des centaines de personnes dans des procédures au long cours. Il rappelle enfin une évidence continentale : la stabilité institutionnelle se mesure aussi à la capacité de rendre une justice rapide, cohérente et crédible après le vote.