Au Cameroun, une promesse d’emploi, d’aide publique ou de financement peut désormais devenir le point de départ d’une escroquerie organisée. Les fraudeurs ne misent plus seulement sur des messages maladroits. Ils reproduisent les codes des administrations, des banques et des organisations humanitaires pour gagner la confiance avant de réclamer un premier paiement.
Des escroqueries qui épousent les attentes du quotidien
Le phénomène touche en priorité les jeunes à la recherche d’un emploi, les petits entrepreneurs et les ménages disposant de revenus limités. Pour ces publics, une annonce de recrutement ou un programme d’appui peut représenter une occasion rare. Les escrocs exploitent précisément cette attente.
Au Cameroun, des comptes Facebook, des groupes WhatsApp et des sites imitant parfois la présentation d’une institution publique sont utilisés pour diffuser de fausses annonces. Les victimes sont ensuite invitées à payer des frais de dossier, d’inscription, de formation ou de traitement administratif.
Le procédé relève de la fraude à l’avance de frais. Le paiement demandé peut sembler limité au départ. Pourtant, plusieurs versements successifs suffisent à fragiliser le budget d’une famille. Dans certains cas, les victimes empruntent, vendent un bien ou mobilisent une épargne destinée à l’alimentation et à la scolarité.
Une autre méthode consiste à proposer un emploi à l’étranger. Le candidat échange avec un prétendu intermédiaire, transmet ses documents personnels, puis verse de l’argent pour un visa, un billet d’avion ou une procédure de recrutement. Le poste n’existe pas toujours. Des cas plus graves peuvent aussi déboucher sur des formes d’exploitation et de traite, selon une analyse consacrée aux escroqueries à l’emploi au Cameroun et au Tchad par l’Institute for Security Studies.
Au Tchad, des pratiques plus directes dans un environnement moins connecté
Le Tchad connaît des mécanismes comparables, avec des canaux parfois différents. Là où l’accès à internet reste plus limité, les fraudeurs recourent davantage aux SMS et aux appels téléphoniques. Ils se présentent comme des agents de banque, des opérateurs de téléphonie ou des représentants d’organisations humanitaires.
Les personnes déplacées et les réfugiés figurent parmi les publics exposés. Leur situation administrative et économique peut les rendre dépendants d’informations reçues par téléphone. Une fausse notification concernant une aide, une inscription ou un transfert d’argent peut alors provoquer une réaction rapide.
Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés met en garde contre les messages et appels qui usurpent l’identité d’organisations humanitaires. L’institution rappelle qu’une demande d’argent ou de données personnelles présentée comme une condition pour recevoir une aide doit être considérée comme suspecte.
Cette vulnérabilité s’inscrit dans un contexte régional tendu. Le Tchad accueille depuis 2023 d’importants flux de personnes ayant fui la guerre au Soudan. Dans les zones d’accueil, la pression sur les services sociaux, les revenus et l’accès à l’information complique le repérage des fausses démarches.
Des réseaux qui dépassent les frontières
Les escroqueries numériques ne s’arrêtent pas aux limites du Cameroun ou du Tchad. Les échanges peuvent commencer à Yaoundé, Douala, N’Djamena ou Buea, puis se poursuivre avec des comptes bancaires, des numéros de téléphone ou des relais situés dans d’autres pays.
Cette dimension transfrontalière complique les enquêtes. Les enquêteurs doivent identifier les auteurs, retracer les paiements, obtenir des données auprès de plateformes privées et coordonner les procédures judiciaires. Un réseau peut ainsi utiliser une identité camerounaise, un numéro enregistré ailleurs et un portefeuille mobile contrôlé depuis un troisième pays.
Le Cameroun et le Tchad appartiennent à la CEMAC, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, qui réunit six États partageant notamment des mécanismes d’intégration économique et le franc CFA d’Afrique centrale. La coopération policière et judiciaire régionale est donc essentielle pour traiter les dossiers qui dépassent un seul territoire. Le projet I-CEMAC d’Interpol vise notamment à renforcer l’échange d’informations criminelles et la surveillance des frontières dans cet espace.
Le faible nombre de plaintes entretient l’impunité
Après une arnaque, beaucoup de victimes renoncent à porter plainte. Certaines éprouvent de la honte. D’autres pensent que les sommes perdues sont trop faibles pour justifier une procédure. Cette absence de signalement prive pourtant les enquêteurs d’éléments utiles pour relier plusieurs dossiers.
Au Cameroun, le CIRT-CM, l’équipe nationale de réponse aux incidents de cybersécurité rattachée à l’ANTIC, invite les citoyens à déclarer les fraudes liées au Mobile Money, aux réseaux sociaux, aux faux investissements et aux usurpations d’identité. Le portail officiel de signalement du CIRT-Cameroun présente les démarches à suivre.
Le signalement ne garantit pas la récupération de l’argent. Il permet cependant de conserver les preuves : captures d’écran, numéros utilisés, reçus de transfert, liens vers les comptes et échanges avec les fraudeurs. Ces éléments peuvent aider à repérer une infrastructure commune.
La prévention ne peut toutefois pas reposer uniquement sur les utilisateurs. Les plateformes doivent réagir plus vite aux faux comptes et aux publicités frauduleuses. Les opérateurs télécoms et les services financiers doivent aussi améliorer le blocage des transactions suspectes, tout en protégeant les clients qui utilisent les services numériques pour leurs activités légitimes.
Un enjeu de confiance pour l’économie numérique
La progression des escroqueries menace plus que les économies individuelles. Elle fragilise la confiance dans les services en ligne, alors que le commerce numérique, les paiements mobiles et les démarches administratives dématérialisées prennent une place croissante au Cameroun.
Les conséquences ne sont pas identiques pour tous. En ville, les victimes peuvent perdre de l’argent à travers un portefeuille mobile ou une carte bancaire. Dans les zones rurales, une fausse promesse de financement agricole peut toucher directement une campagne de production. Pour les jeunes diplômés, l’arnaque à l’emploi ajoute une perte financière à une période d’incertitude professionnelle.
Le prochain défi sera donc double. Les États devront renforcer leurs capacités d’enquête et leur coopération au sein de la CEMAC. Ils devront aussi rendre les dispositifs de plainte accessibles hors des capitales, notamment dans les régions où la présence des services spécialisés reste limitée.
À Yaoundé comme à N’Djamena, la lutte contre les cyberarnaques se jouera enfin sur la crédibilité des informations officielles. Une annonce publique facilement vérifiable, des canaux clairement identifiés et une réponse rapide aux faux comptes peuvent réduire l’espace laissé aux réseaux criminels.