Dans l’affaire Martinez Zogo, la question ne porte pas seulement sur l’identité des responsables présumés. Elle concerne aussi la fiabilité des pistes suivies et la manière dont une enquête sensible peut être examinée publiquement, lorsque plusieurs de ses acteurs appartiennent aux services de sécurité.
Un procès où l’enquête elle-même est discutée
Le journaliste camerounais Martinez Zogo a été enlevé le 17 janvier 2023. Son corps a été retrouvé cinq jours plus tard près de Yaoundé, capitale du Cameroun. Depuis, les audiences mettent en présence des accusés, des témoins issus des services de sécurité et les ayants droit de la victime. Le dossier porte sur un crime, mais aussi sur les conditions dans lesquelles les premières investigations ont été conduites.
Le lieutenant-colonel Parfait Ayissi Nanga a participé à la commission mixte police-gendarmerie chargée d’enquêter au début de l’affaire. Devant le tribunal militaire de Yaoundé, il affirme que l’enquête aurait été orientée vers de fausses pistes afin de protéger les véritables responsables. Ce sont ses accusations, contestées par les avocats de plusieurs accusés et qui ne constituent pas, à elles seules, des faits établis.
Le rapport médico-légal évoqué dans le dossier attribue la mort de Martinez Zogo aux violences subies. Reporters sans frontières, qui dit avoir consulté ce rapport, précise que les médecins légistes ont relevé près de trente lésions. Ces éléments ne permettent pas, à eux seuls, de confirmer l’affirmation du témoin selon laquelle le journaliste serait mort par strangulation. Le compte rendu de RSF sur les éléments médico-légaux du dossier insiste également sur les zones d’ombre entourant les circonstances précises du décès.
Des accusations qui restent à éprouver
Au cours de son témoignage, Ayissi Nanga a désigné Martin Savom, ancien maire de Bibey et accusé dans l’affaire, comme l’homme qui aurait étranglé Martinez Zogo. La défense de Martin Savom rejette cette accusation. Le témoin a aussi mis en cause des officiers chargés des investigations, qu’il accuse d’avoir fabriqué des « assassins et des commanditaires » et d’avoir orienté les recherches sous pression politique.
Ces déclarations sont lourdes, mais elles doivent être distinguées des conclusions judiciaires. Les personnes citées restent présumées innocentes tant que leur culpabilité n’a pas été établie par le tribunal. Le dossier transmis à la juridiction militaire renvoie dix-sept personnes devant la justice, avec des chefs d’accusation différents selon les accusés. Le Comité pour la protection des journalistes rappelle que Martin Savom, Justin Danwe et d’autres prévenus font face à des accusations distinctes, et non à une responsabilité collective déjà tranchée.
La partie civile a interrogé le témoin sur le délai avant ses dénonciations, ses critiques envers sa hiérarchie et sa décision de poursuivre ses recherches après son départ de la commission mixte. Selon les éléments de l’audience rapportés, Ayissi Nanga a expliqué avoir voulu éclaircir une coupure d’internet signalée dans la zone le soir de l’enlèvement et comprendre pourquoi la piste du téléphone de Martin Savom n’aurait pas été suivie.
Les avocats de la partie civile ont également opposé ses affirmations sur la strangulation au rapport des médecins légistes. L’exercice est central : un contre-interrogatoire permet aux parties de tester la cohérence d’un témoignage et la solidité de ses bases. Il ne suffit pas qu’une déclaration soit spectaculaire pour qu’elle devienne une preuve corroborée.
La crédibilité du témoin, enjeu de l’audience
Les avocats de Martin Savom ont présenté leur client comme une victime collatérale d’un conflit entre gendarmes. Ils reprochent au témoin de critiquer ses collègues et sa hiérarchie sans, selon eux, démontrer les conclusions qu’il en tire. À l’inverse, un avocat de Maxime Eko Eko, ancien responsable du renseignement extérieur également accusé, a estimé que les débats risquaient de s’éloigner de la recherche de la vérité. Ces prises de position relèvent des parties au procès ; elles ne préjugent pas de la décision du tribunal.
Le 28 octobre 2026, Ayissi Nanga a comparu devant le tribunal militaire de Yaoundé. Des comptes rendus locaux indiquent que son audition n’a pas pu aller jusqu’à son terme et que l’audience a été renvoyée aux 16 et 17 novembre 2026. La suite doit notamment permettre la poursuite des questions adressées au témoin. Un compte rendu camerounais du renvoi d’audience rapporte que le témoin a demandé une suspension après avoir signalé un malaise. La prochaine étape devra donc éclairer les contradictions alléguées, plutôt que transformer les accusations en verdict anticipé.
Un dossier qui dépasse les rivalités entre services
Le contexte institutionnel compte. La commission mixte réunissait police et gendarmerie, tandis que le dossier est jugé par le tribunal militaire. Les débats sur les compétences, les méthodes d’enquête et les relations hiérarchiques peuvent ainsi affecter la confiance dans la procédure. Ils ne dispensent toutefois pas le tribunal d’examiner chaque élément de preuve et chaque responsabilité individuellement.
Pour les Camerounais, l’enjeu touche aussi à la sécurité des journalistes et à la possibilité de documenter des affaires impliquant des acteurs puissants. Pour les professionnels des médias, l’assassinat rappelle les risques liés à la couverture d’allégations de corruption. Reporters sans frontières relève que des questions demeurent sur les responsabilités et sur plusieurs aspects matériels de l’enquête. Cette lecture rejoint le besoin d’une procédure complète, sans se substituer aux juges.
À l’échelle de l’Afrique centrale, l’affaire est suivie comme un test de transparence judiciaire et de protection de la liberté d’informer. Elle ne représente pas à elle seule toute la situation régionale, mais ses enseignements dépassent les frontières camerounaises : lorsque des agents de l’État sont mis en cause, l’accès aux preuves, la confrontation des témoignages et l’indépendance des débats deviennent déterminants. La reprise annoncée en novembre devra préciser ce que le témoin peut étayer, ce qui reste contesté et ce que la juridiction retiendra finalement.