Un marché déjà dense, mais pas fermé

Au Cameroun, le paiement par téléphone n’est plus un pari. C’est une habitude de masse. Dans un pays où les ménages, les commerçants et les administrations utilisent de plus en plus les canaux numériques, chaque nouvel agrément ne crée pas seulement un acteur de plus. Il teste aussi la capacité du marché à laisser entrer des concurrents sans fragiliser la confiance des usagers.

Cette réalité s’inscrit dans un cadre régional précis : la CEMAC, qui regroupe le Cameroun, la RCA, le Congo, le Gabon, la Guinée équatoriale et le Tchad, avec la BEAC comme banque centrale commune. La sous-région pousse depuis plusieurs années vers des paiements plus rapides, plus traçables et plus interopérables. Le GIMAC, l’écosystème monétique interbancaire soutenu par la BEAC, a d’ailleurs structuré des services de carte, de transfert et de mobile money dans l’espace communautaire.

Konoom entre dans l’arène camerounaise

Konoom Cameroun a obtenu son agrément d’établissement de paiement par l’arrêté n°681/MINFI du 21 juillet 2026, pris à la suite de la décision COBAC n°D-2026/092. Cette autorisation lui ouvre la voie pour proposer ses propres services de paiement au Cameroun, sous réserve du déploiement opérationnel attendu dans les mois suivants. L’entreprise prévoit d’y lancer Konoom Mobile Money et d’installer son réseau de distribution.

Le positionnement de Konoom est clair. Le groupe veut offrir des transferts et retraits d’argent, le paiement de factures, les recharges téléphoniques, mais aussi le règlement de certains impôts, taxes et droits de douane depuis un téléphone. Il vise également les paiements marchands et les opérations de dépôt et de retrait via son propre réseau d’agents. Sur son site, Konoom présente déjà des conditions d’utilisation dédiées au Cameroun, ce qui confirme une préparation technique et commerciale avancée.

L’entreprise n’arrive pas en terrain vierge. Elle s’est d’abord déployée au Tchad, où ses propres documents et publications commerciales indiquent un cadre d’activité déjà installé. Ce passage par un autre pays de la CEMAC n’est pas anodin. Il montre une stratégie d’expansion sous-régionale, fondée sur des règles communes mais sur des marchés nationaux très différents en taille, en densité bancaire et en usages numériques.

Un secteur dominé par deux géants, mais sous pression concurrentielle

Le marché camerounais reste dominé par Orange Money Cameroun et Mobile Money Corporation, la structure liée à MTN Mobile Money. La Direction générale du Trésor, de la Coopération financière et monétaire cite ces deux établissements parmi les institutions de paiement agréées opérant au Cameroun. Dans la pratique, cela signifie que le pays a longtemps vécu avec un duopole très solide, qui a construit les usages, les réseaux d’agents et les réflexes des consommateurs.

Ce contexte explique pourquoi l’arrivée de nouveaux acteurs ne se lit pas seulement comme une nouveauté commerciale. Elle interroge la structure même du marché. Un établissement de paiement peut agir avec son propre agrément, alors qu’un opérateur peut aussi proposer un service via un partenariat bancaire. C’est dans cette seconde logique qu’a émergé Wave au Cameroun en 2025, via Commercial Bank Cameroun. Konoom, lui, entre avec le statut d’établissement de paiement, donc avec une marge d’action réglementaire différente.

La concurrence porte d’abord sur le prix, la proximité et la simplicité. Elle porte aussi sur la distribution, c’est-à-dire les points d’entrée physiques où l’on dépose ou retire de l’argent. Au Cameroun, cet enjeu est central, parce que l’économie informelle reste importante et parce que les usages numériques doivent encore composer avec des écarts entre les grands centres urbains, comme Douala et Yaoundé, et les zones moins bien desservies.

Le Cameroun, poids lourd des paiements dans la CEMAC

Les chiffres de la BEAC donnent la mesure du terrain. En 2024, le Cameroun a concentré 2,55 milliards de transactions de paiement, soit 65,10 % du volume recensé dans la CEMAC, pour une valeur de 104 198 milliards de FCFA, soit 56,95 % du montant total régional. Le pays est donc, de loin, le principal marché communautaire pour les services de paiement.

Le mobile money y pèse lourd. Toujours selon la BEAC, le Cameroun comptait 30,99 millions de comptes et 2,73 milliards de transactions en 2024, pour une valeur de 26 773 milliards de FCFA. À l’échelle de la CEMAC, les paiements de biens et services via les plateformes de mobile money ont atteint 3 072 milliards de FCFA en 2024, en hausse de 3,74 % sur un an. Le volume marchand reste donc tiré par les usages téléphoniques, bien au-delà du simple transfert entre particuliers.

Cette profondeur de marché rend l’entrée de Konoom intéressante pour plusieurs raisons. D’abord, elle peut stimuler les offres destinées aux petites entreprises, aux administrations et aux commerçants. Ensuite, elle peut pousser les acteurs établis à améliorer leurs coûts, leur couverture et leur qualité de service. Enfin, elle renforce une tendance déjà visible dans la sous-région : l’usage du téléphone comme porte d’entrée vers des services financiers plus larges, y compris la collecte de recettes publiques et les paiements administratifs.

Ce que l’on surveille désormais

La vraie question n’est pas de savoir si un nouvel acteur entre sur le marché. Elle est de savoir s’il réussit à construire un réseau d’agents crédible, à sécuriser ses flux et à gagner la confiance dans un environnement déjà très concurrentiel. Dans la CEMAC, la réglementation bancaire impose désormais une séparation plus nette entre activité télécom et services de paiement, ce qui favorise les modèles spécialisés. Mais cette exigence augmente aussi le niveau d’exécution attendu.

Pour le Camerounais ordinaire, l’enjeu est concret. Une offre de plus peut vouloir dire des files d’attente plus courtes, des services moins chers ou des points de service mieux répartis. Pour les banques, les microfinances et les opérateurs télécoms, elle signifie davantage de pression sur les marges et une obligation d’innovation. Pour la CEMAC, enfin, elle confirme que l’intégration financière avance moins par grands discours que par l’extension progressive des usages quotidiens.