À Yaoundé, les familles ne demandent plus seulement que les auteurs soient arrêtés. Elles veulent comprendre pourquoi tant de meurtres de femmes restent traités comme de simples affaires privées. Au Cameroun, la hausse des féminicides place désormais la justice, la prévention et la protection des victimes au centre du débat public.
Une progression qui inquiète les familles
Entre janvier et avril 2026, les autorités camerounaises ont recensé 50 féminicides sur l’ensemble du territoire. Le chiffre a été communiqué le 19 juin 2026 à l’Assemblée nationale par Marie-Thérèse Abena Ondoa, ministre de la Promotion de la femme et de la famille, en réponse à une question de la députée Angèle Toukam Tela.
Le ministère a également comptabilisé 1 599 cas de violences basées sur le genre durant cette période. Parmi eux figurent 166 viols, 13 infanticides, trois enlèvements et trois cas de sévices corporels infligés à des enfants. Ces données donnent une idée de l’ampleur du phénomène, même si les associations estiment que les chiffres officiels ne couvrent pas toutes les situations.
La tendance s’inscrit dans une hausse observée depuis plusieurs années. Le ministère a enregistré 57 femmes tuées en 2023, 67 en 2024 et 77 en 2025. D’autres décomptes publiés par des organisations et des médias camerounais présentent de légères différences pour certaines années. Tous convergent toutefois sur un point : les meurtres de femmes progressent et les violences conjugales occupent une place importante dans les dossiers recensés.
À Yaoundé, le cas de Géraldine Achia illustre cette réalité. Cette institutrice d’une trentaine d’années a été retrouvée morte après avoir subi de nombreux coups. Son conjoint, considéré comme le principal suspect, a été arrêté plusieurs jours plus tard, à plus de 300 kilomètres de la capitale. Il conteste les accusations portées contre lui.
Le fils de la victime, Courage Anushuni, âgé de 18 ans, doit désormais affronter les conséquences humaines et matérielles du drame. La sœur de Géraldine Achia, Régina Mbatiabuh Ngukum, affirme avoir découvert à l’hôpital un corps marqué par des blessures multiples. La famille conteste aussi la version selon laquelle une dispute aurait précédé la mort.
Le débat porte sur l’impunité et la qualification pénale
Pour les associations engagées contre les violences faites aux femmes, le problème ne se limite pas au nombre de victimes. Il concerne aussi la manière dont les violences sont signalées, enquêtées et jugées. Dans plusieurs familles, la pression sociale, la dépendance économique et la peur des représailles retardent les plaintes.
Des militantes dénoncent également le recours fréquent aux arrangements à l’amiable. Ces médiations peuvent interrompre une procédure avant l’ouverture d’un véritable procès. Elles exposent alors les survivantes à de nouvelles violences et entretiennent, selon les organisations féministes, l’idée que les auteurs risquent peu de sanctions.
Le droit camerounais ne prévoit pas encore le féminicide comme une infraction autonome. Lorsqu’une femme est tuée, les faits sont généralement poursuivis sous les qualifications de meurtre ou d’assassinat. Une loi spécifique permettrait de mieux prendre en compte le contexte : violences répétées, contrôle du conjoint, menaces antérieures ou dépendance imposée.
Cette question ne consiste pas à créer une justice différente pour les femmes. Elle vise à mieux identifier les mécanismes qui conduisent à leur meurtre. Dans les affaires conjugales, le passage à l’acte est souvent précédé par des agressions, des menaces ou une surveillance persistante. Une qualification adaptée pourrait aider les enquêteurs et les magistrats à relier ces éléments.
Le Cameroun dispose déjà d’une stratégie nationale de lutte contre les violences basées sur le genre pour la période 2022-2026. Le défi reste toutefois celui de l’application concrète. Les victimes ont besoin de services accessibles, notamment dans les régions éloignées de Yaoundé et des grands centres urbains. Elles doivent pouvoir obtenir un certificat médical, une aide juridique, un hébergement temporaire et une protection rapide.
Une mobilisation qui dépasse les cercles militants
À Yaoundé, les associations ont multiplié les rassemblements, les campagnes de sensibilisation et les actions de plaidoyer auprès du Parlement. Une veillée organisée le 29 août 2026 par le Réseau des jeunes féministes d’Afrique centrale et le collectif Stop Féminicides 237 a rendu hommage aux femmes tuées.
Cette mobilisation s’est produite après une série de meurtres enregistrés en quelques jours au mois d’août. Les organisations ont demandé l’adoption d’une loi spécifique contre les violences faites aux femmes et aux filles. Elles réclament aussi une meilleure collecte des données, car les décès signalés par les familles ne sont pas toujours enregistrés de manière uniforme.
Le gouvernement affirme travailler sur un projet de loi préparé depuis plusieurs années. Des représentants du ministère de la Promotion de la femme et de la famille ont indiqué qu’un consensus avait été trouvé autour du texte et qu’une présentation au Parlement était envisagée lors de la session de novembre 2026. Cette échéance devra être suivie avec attention, car plusieurs annonces précédentes n’ont pas encore débouché sur une adoption.
Le débat a également gagné l’espace public et sportif. La footballeuse internationale camerounaise Ajara Nchout Njoya a pris position contre les violences faites aux femmes. Sa visibilité a contribué à toucher un public plus large, au-delà des associations spécialisées et des institutions.
Un enjeu national, régional et continental
Le Cameroun n’est pas isolé face à cette crise. En Afrique centrale, les violences basées sur le genre concernent des pays confrontés à des systèmes judiciaires inégalement accessibles, à de fortes disparités économiques et à des normes sociales qui peuvent décourager les plaintes. La Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, la CEMAC, reste surtout centrée sur l’intégration économique. La prévention des violences et la protection des femmes demeurent donc largement portées par les États et les organisations de la société civile.
À l’échelle africaine, les données des Nations unies indiquent que l’Afrique présente le taux estimé de féminicides commis par un partenaire intime ou un membre de la famille le plus élevé au monde, avec environ trois victimes pour 100 000 femmes et filles, contre 0,5 en Europe. Ces comparaisons doivent être interprétées avec prudence, car les systèmes d’enregistrement diffèrent d’un pays à l’autre.
Pour le Cameroun, la prochaine étape sera double. Il faudra d’abord vérifier si le projet de loi arrive effectivement devant les députés en novembre 2026. Il faudra ensuite mesurer son impact réel : plaintes enregistrées, enquêtes ouvertes, décisions rendues, protection des témoins et accompagnement des enfants laissés par les victimes.
Dans les familles, l’attente reste plus immédiate. Elles veulent que les violences signalées soient prises au sérieux avant qu’elles ne deviennent mortelles. Elles demandent aussi que chaque dossier fasse l’objet d’une enquête complète, indépendante et suivie jusqu’au jugement. Pour Courage Anushuni et les proches de Géraldine Achia, l’exigence tient en une phrase : que la justice ne s’arrête pas à l’arrestation d’un suspect.