Un crédit ciblé pour une économie qui vit encore au rythme des champs
Au Burundi, l’agriculture ne nourrit pas seulement les familles. Elle fait aussi tenir l’économie, la balance commerciale et une grande partie de l’emploi. Quand un pays dépend autant de la terre, le vrai enjeu n’est pas seulement de produire plus. Il faut surtout financer autrement, pour passer de la petite exploitation à l’activité rentable, transformée et vendable. Les données de la FAO rappellent que ce secteur fournit 84 % des emplois, environ 95 % de l’offre alimentaire et 39,6 % du PIB burundais.
C’est dans ce cadre que Gitega, capitale politique du pays, mise sur une nouvelle facilité de crédit de 300 milliards de BIF, soit environ 100,5 millions de dollars, proposée par CRDB Bank Burundi à un taux annuel de 5 %. Le dispositif vise l’agriculture, l’élevage, la transformation des produits agricoles et d’élevage, ainsi que d’autres activités jugées à fort impact économique.
Ce que prévoit le dispositif annoncé par les autorités
Le mécanisme, annoncé par le gouvernement burundais, doit financer des équipements, des machines agricoles et des investissements nécessaires à des projets productifs. Il s’inscrit aussi dans une logique plus large : faciliter l’accès à des terres domaniales pour des projets agricoles, tout en gardant deux procédures distinctes. L’attribution des terres relève du ministère en charge de l’Environnement, de l’Agriculture et de l’Élevage, tandis que les demandes de financement passeront par la banque commerciale CRDB Bank Burundi.
Le choix d’une banque commerciale est important. Il montre que l’exécutif cherche à mobiliser le secteur financier pour prendre le relais d’un financement public trop étroit. Le pari est simple : si les porteurs de projets disposent de crédits plus accessibles, ils peuvent acheter du matériel, irriguer, transformer, stocker et vendre mieux. Mais le succès dépendra de la qualité des dossiers, de la capacité des exploitants à rembourser et de la vitesse de décaissement. CRDB Bank Burundi se présente d’ailleurs comme un acteur de proximité et d’inclusion financière, tandis que son implantation récente à Kibimba a été mise en avant par les autorités burundaises comme un signal de renforcement du système bancaire.
Le gouvernement a aussi relié cette facilité aux mesures déjà engagées ces dernières années, notamment la distribution de semences améliorées et la subvention des engrais. L’objectif affiché est de produire davantage, transformer localement, créer des emplois, réduire les importations alimentaires et accroître les exportations. Cette orientation correspond à la Vision Burundi 2040-2060, qui fixe l’agriculture comme levier de création de richesse et retient un objectif de 10 % du budget de l’État consacré au secteur, contre 9,4 % en 2022.
Pourquoi le financement reste le nerf de la guerre
Le problème du Burundi n’est pas l’absence d’activité agricole. C’est sa faible productivité. Dans un pays où la pression démographique est forte et où les exploitations sont souvent petites, morcelées et peu mécanisées, chaque saison dépend de l’accès aux intrants, au crédit et aux marchés. La Banque mondiale décrit une économie dominée par des activités à faible productivité, avec environ 85 % de l’emploi dans l’agriculture de subsistance. Le FMI estime de son côté que le crédit au secteur privé est tombé autour de 35 % du PIB en 2025, après environ 41 % en 2023-2024.
Autrement dit, la promesse de 300 milliards de BIF ne doit pas être lue comme une simple annonce bancaire. Elle révèle surtout la difficulté des agriculteurs, des éleveurs et des transformateurs à obtenir des financements adaptés. Les banques prêtent rarement facilement à des activités exposées aux aléas climatiques, aux faibles marges et aux retards de paiement. C’est pourtant là que se joue une partie décisive du revenu rural. Dans les provinces, le bénéfice d’un tel programme peut être concret : plus de tracteurs, plus d’unités de transformation, moins de pertes post-récolte et davantage d’emplois saisonniers. En ville, l’effet attendu se lit plutôt dans l’approvisionnement des marchés et la stabilisation des prix.
Le gouvernement burundais parle aussi d’une économie qui doit produire à plus grande échelle. Cette ambition rejoint les priorités de la Banque africaine de développement, qui a récemment souligné les défis du financement du développement au Burundi et la nécessité de mobiliser davantage de ressources pour les secteurs productifs. Le pays reste d’ailleurs confronté à des tensions de liquidités, à des pénuries de devises et à une inflation élevée, même si la croissance a résisté.
Ce que cette décision dit du Burundi et de son environnement régional
Le Burundi ne raisonne pas seul. Le pays appartient à la Communauté d’Afrique de l’Est, ou EAC, une organisation régionale de huit États partenaires dont le siège est à Arusha, en Tanzanie. L’EAC met en avant l’intégration économique, la production à valeur ajoutée et les investissements comme moteurs de convergence régionale. Dans ce cadre, renforcer l’agro-industrie burundaise n’a rien d’un geste isolé : c’est aussi une manière de préparer les entreprises locales à un marché régional plus large.
La portée dépasse même l’EAC. La zone de libre-échange continentale africaine, portée par l’Union africaine, a pour logique de faciliter les échanges intra-africains et les chaînes de valeur régionales. Le Burundi veut y trouver une place plus solide si son agriculture sort enfin de la logique de subsistance. C’est précisément le sens affiché par la Vision Burundi 2040-2060 : relier agriculture, transformation locale, emploi et sécurité alimentaire.
Reste une question très concrète : cette facilité ira-t-elle aux exploitations capables d’investir vraiment, ou aux seuls opérateurs déjà structurés ? C’est là que se jouera l’impact réel. Si le crédit atteint les producteurs, les coopératives et les PME agroalimentaires, le dispositif peut soutenir la chaîne complète, du champ à l’usine. S’il reste concentré sur quelques dossiers solides, il améliorera sans doute l’accès au financement, mais sans transformer en profondeur l’économie rurale. Au Burundi, la bataille du développement se joue souvent à cette frontière-là : faire entrer le crédit là où la richesse se crée, puis l’accompagner jusqu’au marché.