À Ouagadougou, la route n’est plus seulement un espace de circulation. Elle devient aussi un lieu de traçabilité. Dans un pays où les accidents pèsent lourd sur les familles, les hôpitaux et l’économie quotidienne, la question n’est plus seulement de verbaliser. Elle est de changer durablement les comportements avant que l’infraction ne se transforme en drame.

Le Burkina Faso s’inscrit, sur ce dossier, dans une dynamique régionale plus large. Dans l’espace de l’Alliance des États du Sahel, les services de police du Burkina Faso, du Mali et du Niger ont récemment discuté d’une harmonisation des contrôles routiers, signe que la circulation, la sécurité et la lutte contre les infractions sont désormais pensées à l’échelle des corridors. À l’échelle du continent, la route reste un enjeu de santé publique et de souveraineté administrative, avec l’objectif africain de réduire de moitié les morts et blessés de la route d’ici 2030.

Une technologie de contrôle qui cherche d’abord à faire changer les usages

Le premier bilan de la vidéoverbalisation burkinabè donne déjà la mesure du virage engagé. Entre le 1er et le 31 août 2026, les caméras installées sur plusieurs axes ont relevé 19 910 infractions, pour 146,559 millions de francs CFA d’amendes, soit environ 260 000 dollars. Le ministre de la Sécurité, Mahamadou Sana, a présenté ces chiffres le vendredi 4 septembre 2026 à Ouagadougou.

Le système repose sur un principe simple : les caméras détectent les comportements interdits, enregistrent l’image, puis la transmettent aux services compétents. L’infraction est ensuite identifiée et la contravention suit, sans qu’un agent ait besoin d’arrêter le conducteur sur place. Lancé officiellement le 1er août 2026 à Ouagadougou, le dispositif cible d’abord quatre fautes précises : le non-respect des feux tricolores, le non-port de la ceinture de sécurité, l’usage manuel du téléphone au volant et l’excès de vitesse.

Le détail des infractions est révélateur. Le non-port de la ceinture arrive très largement en tête, avec 71,31 % des cas. Viennent ensuite les excès de vitesse, à 15,36 %, puis le non-respect de la signalisation lumineuse, à 12,26 %, et enfin l’usage du téléphone tenu en main, à 1,07 %. Le chiffre dit quelque chose d’important : le problème n’est pas seulement le manque de contrôle. Il tient aussi à des habitudes de conduite encore peu disciplinées, dans un environnement urbain où motos, voitures et transports collectifs se partagent des axes souvent saturés.

Au-delà des amendes, un test de crédibilité pour la politique publique

Sur le papier, le dispositif produit déjà des recettes. Sur les 146,559 millions de francs CFA générés en août, 16,1 millions avaient été recouvrés au moment du bilan. C’est là que se joue la suite. Une brigade a été mise en place pour rechercher les contrevenants qui ne paient pas dans les délais. Le vrai enjeu n’est donc pas seulement de constater l’infraction. Il est de faire payer, puis surtout de faire reculer la récidive.

Cette dimension financière ne doit pas masquer l’objectif affiché par les autorités. Lors de l’évaluation à mi-parcours de son contrat d’objectifs, Mahamadou Sana a rappelé que le but n’était pas de sanctionner pour sanctionner, mais de faire baisser les accidents. Il a indiqué qu’au premier semestre 2026, le Burkina Faso avait enregistré plus de 11 000 accidents, près de 9 000 blessés et 650 décès sur ses routes. Ces données, présentées par le ministère, montrent que la sécurité routière reste un sujet majeur de santé publique, de mobilité et de coût social.

Dans les faits, la vidéoverbalisation peut produire plusieurs effets. Pour l’État, elle réduit le recours au contrôle humain ponctuel et améliore la traçabilité. Pour les usagers, elle augmente la probabilité d’être sanctionné, même en l’absence d’un barrage visible. Pour les forces de sécurité, elle peut aussi limiter certaines formes de négociation informelle au bord de la route, puisque l’infraction est enregistrée à distance. Mais cette promesse ne tiendra que si le système reste lisible, équitable et techniquement fiable. Sans cela, il pourrait être perçu comme une machine à amendes plutôt que comme un outil de prévention.

Le contexte burkinabè explique aussi l’intérêt politique de cette réforme. À Ouagadougou comme à Bobo-Dioulasso, la circulation repose largement sur les deux-roues, les taxis et les véhicules de livraison. Dans ce tissu urbain dense, la moindre imprudence se paie vite. Les contrôles conjoints menés par l’ONASER, la police, la police municipale et la gendarmerie témoignent d’une stratégie plus large : combiner sensibilisation, répression et modernisation des outils. La vidéo-verbalisation ne remplace pas les agents. Elle les outille autrement.

Une réforme locale, mais un signal régional

Ce choix burkinabè s’inscrit dans une tendance africaine plus vaste. L’Union africaine et la Commission économique pour l’Afrique rappellent que le continent affiche encore le taux de mortalité routière le plus élevé au monde. La sécurité routière y est pensée comme un pilier du développement, pas comme un simple dossier de police. Le Burkina Faso rejoint donc une trajectoire où la technologie, la donnée et l’harmonisation des pratiques deviennent des leviers de gouvernance.

La portée régionale est d’autant plus nette que les pays du Sahel cherchent à aligner leurs méthodes de contrôle sur les axes qui les relient. Dans un espace où la circulation des personnes et des biens reste vitale pour les marchés, les transports et l’approvisionnement des villes, la sécurité routière devient aussi une affaire d’intégration. Le Burkina Faso teste ici un outil qui pourrait inspirer d’autres administrations de la région, à condition que le recouvrement soit transparent et que l’usage des recettes soit intelligible pour le public.

La suite dépendra de trois paramètres. D’abord, la capacité technique à maintenir le dispositif sur la durée. Ensuite, la qualité du recouvrement des amendes, car un système qui constate beaucoup mais encaisse peu perd vite en crédibilité. Enfin, la mesure de son impact réel sur les accidents. C’est ce dernier indicateur qui dira si la vidéoverbalisation n’a été qu’un nouvel outil de sanction, ou bien le premier étage d’une politique burkinabè plus cohérente de sécurité routière à Ouagadougou et dans le reste du pays.