À Ouagadougou, la question n’est plus seulement de savoir qui dirige le Burkina Faso. Elle porte désormais sur la forme que prendra le pouvoir après une transition militaire devenue durable, alors que l’insécurité reste le principal test de la promesse faite aux populations.

Le capitaine Ibrahim Traoré a pris le pouvoir le 30 septembre 2022, après avoir renversé le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba. Quatre ans plus tard, son autorité s’est consolidée. Mais le calendrier d’un retour à l’ordre constitutionnel demeure largement ouvert.

Une transition prolongée au-delà du calendrier initial

Au départ, la transition devait conduire le Burkina Faso vers une élection présidentielle en juillet 2024. Ce scénario a été abandonné lors des assises nationales des 25 et 26 mai 2024, réunies à Ouagadougou.

La nouvelle Charte de la transition a fixé une période supplémentaire de cinq ans à compter du 2 juillet 2024. Elle a aussi changé le statut du chef de l’État, devenu président du Faso. Le texte permet par ailleurs au président, au Premier ministre et au président de l’Assemblée législative de transition de participer aux futurs scrutins.

Cette révision a donc déplacé le centre de gravité du processus. La priorité n’est plus une échéance électorale rapprochée. Elle est désormais liée à la conduite de la guerre, à la réorganisation de l’État et à la définition d’un nouveau cadre institutionnel.

La présidence du Faso confirme la prolongation de cinq ans et la transformation du statut d’Ibrahim Traoré. Le gouvernement présente cette décision comme une réponse aux contraintes sécuritaires et à la nécessité de poursuivre les réformes.

La sécurité reste le juge principal

Depuis 2015, le Burkina Faso affronte des groupes armés liés à Al-Qaïda et à l’État islamique au Sahel. Les attaques touchent surtout les régions du Sahel, du Nord, de l’Est et de la Boucle du Mouhoun. Elles perturbent les déplacements, l’agriculture, l’accès aux services publics et le fonctionnement des marchés.

Le pouvoir d’Ibrahim Traoré a fait de la reconquête du territoire son argument central. Il a renforcé le recrutement des Volontaires pour la défense de la patrie, développé les forces auxiliaires et réorienté les partenariats militaires. Cette stratégie s’accompagne d’un discours de souveraineté, qui refuse la dépendance envers les partenaires occidentaux.

Les autorités affirment que plusieurs zones ont été reprises et que des populations peuvent progressivement regagner leurs localités. Toutefois, les informations disponibles restent difficiles à vérifier dans les secteurs les plus exposés. Des sources indépendantes ont aussi documenté la persistance d’attaques contre des civils et les risques liés aux opérations des forces de sécurité et de leurs auxiliaires.

Le bilan ne peut donc pas être résumé par une seule lecture. Dans les grandes villes, notamment à Ouagadougou, une partie de la population soutient l’idée d’une reprise en main nationale. Dans les zones rurales, l’attente est plus concrète : pouvoir circuler, cultiver, vendre les récoltes et envoyer les enfants à l’école.

Une souveraineté revendiquée sur plusieurs fronts

Le pouvoir burkinabè ne limite pas sa stratégie à la sécurité. Il cherche aussi à réduire l’influence extérieure sur l’économie, la diplomatie et les choix militaires. L’ouverture de la première raffinerie d’or du pays, annoncée en septembre 2026, s’inscrit dans cette logique de transformation locale des ressources.

Le Burkina Faso demeure l’un des grands producteurs d’or du continent. Pourtant, une grande partie de la valeur ajoutée échappait jusque-là au pays, puisque le minerai était principalement exporté après extraction. Le projet de raffinage doit permettre à l’État de mieux contrôler la production, la certification et la commercialisation.

Cette orientation répond à une attente ancienne : tirer davantage de revenus des ressources nationales. Elle comporte cependant des défis. La traçabilité de l’or, la lutte contre la fraude, la protection des travailleurs et la transparence des recettes seront déterminantes pour mesurer ses effets réels.

La même logique apparaît dans la relation avec le Mali et le Niger. Les trois pays ont créé l’Alliance des États du Sahel, une coopération politique et sécuritaire née de leur opposition commune aux sanctions et aux pressions de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO.

La rupture avec la CEDEAO recompose l’Afrique de l’Ouest

Le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont officiellement quitté la CEDEAO le 29 janvier 2025. Cette organisation régionale, créée pour faciliter les échanges, la libre circulation et la coopération politique en Afrique de l’Ouest, avait exigé un retour rapide à des régimes civils après les coups d’État.

La sortie a renforcé l’autonomie politique revendiquée par les autorités de l’Alliance des États du Sahel. Elle ouvre toutefois une période d’incertitude pour les commerçants, les transporteurs, les travailleurs migrants et les entreprises qui dépendent des corridors régionaux.

Les frontières n’ont pas disparu, mais les mécanismes communs sont désormais plus complexes. Pour les économies informelles, très présentes entre le Burkina Faso, le Mali, le Niger, le Ghana, la Côte d’Ivoire et le Togo, les coûts et les délais de circulation peuvent peser davantage que les déclarations officielles.

La CEDEAO a confirmé la date effective du retrait, tout en annonçant des dispositions transitoires destinées à limiter les perturbations pour les populations. La portée politique de la rupture reste néanmoins majeure : l’espace ouest-africain est désormais traversé par deux visions de l’intégration.

Un espace politique plus étroit

La prolongation de la transition a aussi réduit la place de la compétition politique classique. Les autorités justifient les restrictions par la guerre et la nécessité de préserver la cohésion nationale. Les organisations de défense des droits humains et plusieurs acteurs civiques dénoncent, eux, une réduction de l’espace public et des difficultés accrues pour critiquer la conduite du pouvoir.

Cette tension concerne directement les médias, les partis, les syndicats et les associations. Elle touche aussi les citoyens ordinaires, qui peuvent hésiter à s’exprimer publiquement sur les opérations militaires, les déplacements forcés ou la gestion des ressources.

Le débat ne se limite donc pas à l’opposition entre soutien et rejet du régime. Il porte sur les garanties qui encadreront l’action de l’État pendant la période prolongée. La question centrale sera de savoir si la stabilité recherchée s’accompagne de mécanismes crédibles de contrôle et de responsabilité.

Le prochain test sera institutionnel

En septembre 2026, Ibrahim Traoré reste le principal décideur du Burkina Faso. Son pouvoir s’appuie sur l’armée, sur un discours de souveraineté et sur une mobilisation populaire visible dans la capitale. Mais sa légitimité dépendra aussi des résultats obtenus loin de Ouagadougou.

La suite de la transition sera observée sur trois fronts : l’évolution de la sécurité dans les régions, la capacité à préserver l’activité économique et la précision du calendrier politique. La question ne sera pas seulement de savoir quand auront lieu les élections. Il faudra aussi examiner les règles du scrutin, les conditions de participation et les institutions qui en sortiront.

À l’échelle régionale, le Burkina Faso participe à une reconfiguration durable de l’Afrique de l’Ouest. Avec le Mali et le Niger, il défend une intégration sahélienne distincte de la CEDEAO. Le résultat de cette expérience pèsera sur les relations entre armées au pouvoir, organisations régionales et populations.

Pour les Burkinabè, l’enjeu reste d’abord national : transformer la promesse de souveraineté en sécurité quotidienne, en services publics accessibles et en institutions capables de rendre des comptes. C’est sur ce terrain, plus que dans les discours, que se mesurera la trajectoire ouverte le 30 septembre 2022.