Dans les zones rurales du Sahel central, deux groupes armés qui combattent les États se disputent aussi les mêmes routes, villages et ressources. Quand cette rivalité s’embrase, les habitants se retrouvent exposés à plusieurs fronts à la fois : opérations militaires, affrontements entre factions et restrictions imposées aux déplacements.

Depuis septembre 2026, les combats entre le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM, ou JNIM selon son acronyme anglais), affilié à Al-Qaida, et la Province de l’État islamique au Sahel (EIS) ont gagné en intensité. Des affrontements signalés au Burkina Faso illustrent une rivalité ancienne, mais dont la géographie s’élargit désormais au-delà de ses foyers historiques.

Une rivalité installée dans le Sahel central

Le Mali, le Burkina Faso et le Niger forment le cœur de cette crise régionale. Leurs zones frontalières, notamment le Liptako-Gourma, sont difficiles à contrôler et traversées par des échanges commerciaux et des déplacements qui ne s’arrêtent pas aux frontières nationales.

Le JNIM rassemble plusieurs factions liées à Al-Qaida et s’est constitué en 2017. L’EIS, également désigné sous le nom de Province de l’État islamique au Sahel, revendique son allégeance au groupe État islamique. Les deux organisations ne combattent pas seulement les forces nationales : elles cherchent aussi à imposer leur autorité dans des territoires où leur présence se chevauche.

Les premiers affrontements entre elles remontent à 2019. Selon le projet de suivi des conflits ACLED, environ 320 confrontations auraient fait plus de 2 200 morts parmi les combattants depuis cette période. Ces chiffres recensent des événements attribués aux deux groupes ; ils ne constituent pas un bilan exhaustif des victimes civiles du conflit.

La rivalité mêle concurrence territoriale et différences idéologiques. Mais le contrôle du terrain a aussi une valeur pratique : il peut donner accès à des voies de circulation, des ressources, des recrues et des réseaux locaux. L’analyse d’ACLED sur les affrontements entre le JNIM et l’EIS souligne que l’État islamique a souvent accordé une priorité particulière à cette confrontation, tandis que le JNIM mène aussi une guerre sur plusieurs fronts contre les États et leurs alliés.

Des combats plus violents, des bilans à manier avec prudence

Au Burkina Faso, des affrontements signalés en septembre 2025 près de Sebba, dans la région du Sahel, auraient coûté la vie à au moins 60 membres du JNIM, selon le bilan rapporté à l’époque par l’International Crisis Group. Ce chiffre reste attribué : les bilans annoncés dans ce type de combats sont difficiles à vérifier de manière indépendante.

En septembre 2026, la rivalité s’est de nouveau manifestée dans le nord du Burkina Faso. À Kacham, l’EIS a revendiqué une victoire importante contre son rival. ACLED rapporte que le groupe a affirmé avoir tué plus de 200 combattants du JNIM, blessé plusieurs dizaines d’autres et capturé puis exécuté plus de 30 personnes. L’organisation précise que ces pertes ne sont pas confirmées. Si elles étaient exactes, il s’agirait du combat le plus meurtrier entre les deux groupes recensé par ses équipes.

Le chiffre revendiqué par l’EIS ne doit donc pas être présenté comme un bilan établi. Les organisations armées ont intérêt à amplifier leurs succès, à minimiser leurs pertes et à affaiblir le moral de leurs adversaires. Les difficultés d’accès aux zones de combat compliquent en outre le recoupement par des observateurs indépendants.

Les données d’ACLED indiquent toutefois un changement géographique plus solide : depuis avril 2026, des affrontements entre les deux factions ont aussi été signalés dans les régions nigériennes de Tillabéri et de Dosso, ainsi que dans l’État nigérian de Kebbi. La compétition ne se limite donc plus aux zones où elle s’était principalement concentrée au Mali et au Burkina Faso.

Pour les populations, une pression sur les mobilités et les moyens de vivre

Quand deux groupes veulent contrôler une même zone, les civils risquent d’être soupçonnés de soutenir l’un ou l’autre. Les habitants peuvent subir des menaces, des déplacements forcés ou des restrictions d’accès aux marchés, aux champs et aux services. Les effets varient selon les territoires : un axe commercial, un village isolé et une ville secondaire ne sont pas exposés de la même manière.

La rivalité entre groupes armés s’ajoute aux opérations des forces nationales et des groupes d’autodéfense. Cette superposition rend les responsabilités parfois difficiles à établir après une attaque. Elle complique aussi le travail des organisations humanitaires et la circulation de l’information locale.

Les conséquences ne sont pas seulement militaires. Les combattants peuvent chercher à prélever des taxes, contrôler les échanges ou sécuriser des itinéraires de contrebande. La analyse d’ACLED sur l’expansion des groupes armés et la guerre économique décrit ces stratégies dans le Sahel et les régions frontalières. Pour les commerçants et les ménages, une route coupée ou un marché devenu inaccessible peut peser immédiatement sur les prix et les revenus.

Dans les zones rurales, la capacité des administrations à assurer une présence régulière reste déterminante. Les capitales, elles, peuvent être confrontées à des conséquences indirectes : hausse du coût des transports, perturbations des approvisionnements et pression accrue sur les budgets de sécurité. Les effets ne sont donc ni uniformes ni limités aux lieux de combat.

Une crise régionale qui déborde vers les pays côtiers

Le Niger occupe une position charnière entre les espaces sahéliens et les frontières du Bénin et du Nigeria. Des groupes armés y ont étendu leurs activités dans les régions de Dosso et de Tillabéri. Cette évolution rapproche plusieurs théâtres de conflit jusque-là suivis séparément.

Pour les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest, l’enjeu est celui de la prévention et de la coopération transfrontalière. Les échanges d’informations, la protection des populations frontalières et la continuité des services publics comptent autant que les réponses militaires. La séparation politique entre le Sahel et le littoral ne correspond pas aux routes empruntées par les groupes armés ni aux réseaux économiques locaux.

Le contexte institutionnel a lui aussi changé. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont quitté la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), organisation régionale d’intégration et de coopération, et se sont rapprochés au sein de la Confédération des États du Sahel. Ces recompositions modifient les cadres de dialogue et de coordination, sans effacer les interdépendances entre voisins.

Les prochains éléments à surveiller sont la vérification indépendante des bilans annoncés, l’évolution des combats dans les régions frontalières et les conséquences sur les déplacements et les activités économiques. La rivalité entre le JNIM et l’EIS ne signifie pas que les États sont déchargés de leurs responsabilités : elle ajoute un front supplémentaire à une crise où civils, autorités et économies locales sont déjà soumis à de fortes pressions.