Quand l’espace public se referme, la bataille se déplace en ligne

Au Burkina Faso, la pression sur les journalistes ne passe plus seulement par les tribunaux, les convocations ou les réquisitions. Elle prend aussi la forme d’une guerre d’usure numérique, plus diffuse, plus rapide et souvent plus difficile à documenter. Dans un pays où l’information est déjà fragilisée par l’insécurité, cette offensive en ligne vise autant les personnes que leur crédibilité.

Le phénomène s’inscrit dans une séquence plus large observée dans l’Alliance des États du Sahel, née du rapprochement entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Depuis le retrait effectif des trois pays de la CEDEAO, le 29 janvier 2025, les équilibres régionaux ont changé, mais la question des libertés publiques reste entière. À Ouagadougou, capitale burkinabè, les journalistes travaillent dans un environnement où la contestation est de plus en plus assimilée à une menace politique.

Une mécanique de harcèlement structurée et relayée jusque dans les cercles du pouvoir

L’enquête récente décrypte un dispositif présenté comme un groupe de soutien à la junte, mais qui fonctionne comme une milice numérique. Son nom revient souvent dans les témoignages de journalistes burkinabè : BIR-C, pour Bataillon d’intervention rapide de la communication. Derrière l’acronyme, il ne s’agit pas d’une structure officielle clairement identifiée, mais d’un réseau de comptes, de relais et de conversations privées qui servent à diffuser la propagande, désigner des cibles et lancer des vagues de harcèlement.

Plusieurs figures de la presse ont été visées. Issaka Lingani, directeur de publication de L’Opinion, fait partie des noms cités par les journalistes eux-mêmes comme l’une des cibles précoces de cette machine. D’autres ont vu les menaces passer du numérique au concret. Des réquisitions ont suivi des émissions critiques, et certains reporters ont été envoyés au front, parfois après des mois de pression. Dans un pays en guerre contre des groupes armés, cette pratique brouille dangereusement la frontière entre mobilisation nationale et punition politique.

Le cas de Yacouba Ladji Bama, fondateur de Bam Yinga, illustre cette logique. Malgré une décision de justice jugeant ces réquisitions illégales, il a été envoyé de force au front pendant plus de dix mois, selon les éléments recoupés par plusieurs organisations de défense de la presse. D’autres journalistes, comme Atiana Serge Oulon, Serge Oulon, Adama Bayala ou Kalifara Séré, ont disparu après des enlèvements survenus entre juin 2024 et 2025. Les autorités ont ensuite admis, devant la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, que plusieurs d’entre eux avaient été réquisitionnés sur la base du décret de mobilisation générale d’avril 2023.

Des cibles visibles, des preuves dispersées, une responsabilité politique qui interroge

Le cœur de l’affaire tient à la combinaison de plusieurs niveaux d’action. D’un côté, des comptes très suivis sur les réseaux sociaux servent à exposer des journalistes, à les insulter et à les présenter comme des ennemis de la patrie. De l’autre, des éléments de coordination apparaissent dans des échanges privés liés à ce réseau. Dans ces conversations, le numéro du ministre de la Défense, Célestin Simporé, a été identifié par des enquêteurs comme apparaissant dans un groupe attribué au BIR-C. Un écrivain pro-junte, Adama Siguiré, y figure aussi comme relais actif.

Cette proximité ne suffit pas, à elle seule, à établir un financement public direct. Mais elle éclaire un climat politique précis. À Ouagadougou, la protection des institutions passe désormais souvent avant la protection du contradictoire. Le résultat est visible : les journalistes hésitent avant de publier, les rédactions s’autocensurent, et les voix critiques s’exilent ou se taisent. Pour la population, surtout hors de la capitale, cela réduit encore l’accès à une information utile sur la sécurité, les abus et la gestion de la crise.

Le cas de la journaliste britanno-soudanaise Yousra Elbagir est révélateur. Après un entretien accordé au capitaine Ibrahim Traoré en avril, elle a subi un raid numérique coordonné. Ce type d’attaque ne cherche pas seulement à faire taire une personne. Il sert aussi à décourager les autres journalistes, locaux comme étrangers, qui voudraient enquêter sur les autorités ou sur la situation sécuritaire. C’est une forme de contrôle social par la peur, avec des outils modernes et une cible ancienne : la liberté d’informer.

Ce que cela change pour le Burkina Faso, et au-delà

Pour le Burkina Faso, l’enjeu dépasse la presse. Quand les journalistes sont harcelés, réquisitionnés ou portés disparus, c’est la qualité du débat public qui s’effondre. Dans un pays confronté à l’insécurité, les citoyens ont besoin d’informations fiables sur les déplacements, les attaques, les services publics et les décisions de l’État. Or la mise au pas des médias fragilise aussi les familles déplacées, les commerçants, les enseignants et les acteurs locaux qui dépendent de ces informations pour s’organiser.

Sur le plan régional, le cas burkinabè renvoie à une tendance plus large au Sahel. Au Mali, des mécanismes similaires de mise sous pression des voix critiques ont aussi été documentés. Dans les deux pays, la concentration du pouvoir, la crise sécuritaire et l’usage extensif du registre de l’“intérêt national” servent souvent à justifier des restrictions. La sortie de la CEDEAO a encore réduit un cadre régional de dialogue politique, alors même que l’AES cherche à construire ses propres institutions et son propre récit de souveraineté.

À l’échelle continentale, le signal est préoccupant. La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a été saisie, mais le silence ou la lenteur des réponses institutionnelles laisse un vide. Pendant ce temps, les journalistes burkinabè continuent de travailler sous pression, dans un contexte où les suspensions de médias, les enlèvements et les réquisitions sont devenus des précédents. Ce qui se joue à Ouagadougou concerne donc tout le continent : la capacité des États à protéger le droit d’informer, même au cœur des crises les plus dures.

La suite dépendra de plusieurs échéances déjà visibles. Les autorités burkinabè devront préciser le sort des journalistes encore portés disparus. Les organisations régionales devront dire si la liberté de la presse a encore une place dans la recomposition sahélienne. Et la société burkinabè, elle, devra continuer à défendre un principe simple : une information libre n’affaiblit pas un pays. Elle l’empêche de se refermer sur lui-même.