Une économie qui avance plus vite que les parcours de vie

À Cotonou comme à Abomey-Calavi, la question n’est plus seulement de savoir si le Bénin croît. Elle est devenue plus concrète : qui profite réellement de cette croissance, et à quel rythme ? Dans un pays où les routes se modernisent, où l’administration se numérise et où l’État affiche une image de stabilité, l’attente sociale se déplace désormais vers le travail, le premier revenu, l’autonomie. La capitalisation politique d’une bonne performance macroéconomique dépend, au fond, de cette réponse-là.

Le sujet est d’autant plus sensible que le Bénin, pays d’Afrique de l’Ouest dont la capitale est Porto-Novo, appartient à une zone monétaire et commerciale où les comparaisons sont immédiates. Dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine, la stabilité des prix et la discipline budgétaire sont scrutées de près. Mais les ménages, eux, regardent surtout les débouchés. Le paradoxe est là : un pays peut afficher des chiffres solides sans que le quotidien des jeunes s’améliore assez vite.

Des chiffres macroéconomiques solides, mais un marché du travail étroit

Les données les plus récentes confirment une dynamique remarquable. La Banque africaine de développement indique que le Bénin a enregistré une croissance de 8,1 % en 2025, après 7,5 % en 2024, avec une inflation contenue à 1,1 % en 2025. L’institution souligne aussi que cette progression repose sur plusieurs moteurs, dont les travaux publics, le textile et l’agroalimentaire. Ces performances placent le pays parmi les économies les plus dynamiques de la sous-région.

Pour autant, le tableau du travail reste contraint. La Banque mondiale estime que le chômage total est faible, autour de 2,4 %, mais que le sous-emploi touche 72 % de la population active et que 90,1 % des travailleurs sont dans l’informel. Autrement dit, beaucoup de Béninois travaillent, mais trop souvent sans sécurité, sans stabilité et avec des revenus fragiles. Le vrai sujet n’est donc pas seulement l’absence d’emploi. C’est la qualité de l’emploi disponible.

Cette réalité est classique dans plusieurs économies africaines en transformation. L’indicateur qui compte pour les familles n’est pas la croissance brute, mais sa capacité à ouvrir des trajectoires. Au Bénin, la Banque mondiale rappelle que l’informel domine encore l’économie non agricole. Une autre lecture, portée par les institutions de développement, montre aussi une part importante des jeunes ni en emploi, ni en formation, ni en études, ce qui fragilise la transition entre école et vie active.

La GDIZ, vitrine industrielle et test social

Face à ce blocage, le pouvoir béninois mise sur l’industrialisation locale. La Zone industrielle de Glo-Djigbé, souvent présentée comme GDIZ, occupe une place centrale dans cette stratégie. Les autorités béninoises y voient un levier de transformation du coton, de l’anacarde, de l’ananas et d’autres matières premières, au lieu de les exporter à l’état brut. Le site officiel « Bénin Révélé » indique que la zone doit attirer 1,4 milliard de dollars d’investissement et créer plus de 300 000 emplois à l’horizon 2030.

Le gouvernement a déjà revendiqué des résultats tangibles. Dès novembre 2023, il annonçait plus de 10 000 emplois directs créés dans la zone. La présidence et les services de l’État ont depuis multiplié les visites de terrain pour présenter la GDIZ comme un symbole de montée en gamme industrielle. Ce récit compte, parce qu’il montre une volonté de passer d’une économie d’exportation de matières premières à une économie de transformation, plus riche en emplois qualifiés et semi-qualifiés.

Mais la vitrine ne peut pas se substituer à la masse. Même avec des créations d’emplois visibles, le rythme d’absorption reste inférieur à la pression démographique. L’UNICEF rappelle que le Bénin compte plus de 55 % d’enfants et 24 % d’adolescents dans une population de 12,9 millions d’habitants en 2024. La Banque mondiale note aussi que la population active reste fortement exposée à l’informalité. Dans ce contexte, les recrutements industriels sont importants, mais ils ne suffisent pas à eux seuls à absorber les cohortes qui arrivent chaque année sur le marché du travail.

Former autrement, insérer plus vite

L’autre réponse passe par l’école et la formation. Le Conseil des ministres du 3 juin 2026 a acté la généralisation de la gratuité des frais de scolarité pour les filles de l’enseignement secondaire général et technique public à partir de la rentrée 2026-2027. Il a aussi prévu un comité pour revoir les œuvres sociales dans l’enseignement supérieur et réorienter le système vers des filières jugées plus porteuses. Le ministère de l’Enseignement supérieur parle, lui, d’un recentrage vers les filières scientifiques, techniques et professionnelles.

Dans le même mouvement, l’Agence nationale pour l’Emploi continue de déployer Azôli, un dispositif d’inclusion économique et professionnelle porté par le Projet d’Inclusion des Jeunes. L’agence indique que le programme accompagne des jeunes vulnérables vers l’entreprise, l’apprentissage ou l’auto-emploi, avec des parcours adaptés aux métiers en tension. L’ANPE a aussi communiqué en 2026 sur des recrutements ciblés dans l’hôtellerie, la restauration et d’autres secteurs, preuve que l’insertion passe désormais par des filières concrètes, pas seulement par des annonces générales.

Cette approche a une logique claire. Elle tente de rapprocher la formation des besoins réels de l’économie. Elle reconnaît aussi que l’université seule ne résout pas le chômage des jeunes si l’appareil productif n’absorbe pas les diplômés. Le défi est donc double : produire des compétences utiles et élargir, en parallèle, le tissu d’entreprises capables d’embaucher. Sans cette double mécanique, les politiques publiques risquent de former des attentes plus vite qu’elles ne créent des postes.

Ce que le cas béninois dit de l’Afrique de l’Ouest

Le Bénin résume un dilemme continental. Plusieurs économies africaines ont appris à stabiliser leurs comptes, à moderniser l’administration et à rassurer les investisseurs. Mais la question de l’emploi reste le point de vérité. La zone CEDEAO, traversée par des tensions sécuritaires, des recompositions politiques et des pressions démographiques, a besoin de modèles capables de transformer la croissance en emplois visibles pour les jeunes. Le Bénin essaie de construire ce modèle, en combinant industrie, formation et services publics plus ciblés.

La portée dépasse donc Porto-Novo et Cotonou. Si la GDIZ tient ses promesses, si les réformes éducatives produisent des diplômés mieux insérés et si l’informalité recule un peu, le pays pourra présenter une trajectoire utile à ses voisins. Sinon, le contraste entre indicateurs macroéconomiques et vie quotidienne restera trop grand. C’est là que se joue, pour le Bénin comme pour une large partie du continent, la prochaine bataille du développement : non plus seulement croître, mais convertir la croissance en travail durable, en revenus réguliers et en mobilité sociale.