Sur la liaison entre Dakar et Paris, les passagers voient désormais un équipage différent, mais le sujet dépasse largement une simple modification de service à bord. Air Sénégal a retiré provisoirement son personnel navigant commercial sénégalais de cette route, après des soupçons de transport rémunéré de colis en dehors des procédures de la compagnie.

Une mesure conservatoire depuis le 17 septembre

La décision s’applique depuis le 17 septembre 2026, d’après plusieurs sources concordantes au Sénégal. Elle concerne les hôtesses et stewards sénégalais affectés à la liaison Dakar-Paris-Dakar.

La direction d’Air Sénégal aurait pris cette mesure à titre conservatoire. Autrement dit, les personnels concernés sont écartés de la ligne pendant le déroulement d’une enquête interne. Leur responsabilité individuelle n’est donc pas établie à ce stade.

Les soupçons portent sur une pratique appelée « GP », pour désigner le convoyage de colis contre rémunération. Dans ce système informel, des membres d’équipage peuvent être sollicités pour transporter des marchandises appartenant à des particuliers ou à des entreprises, moyennant un paiement au poids.

Cette activité est interdite par les procédures internes applicables au personnel navigant commercial. Toutefois, les informations disponibles ne permettent pas encore de déterminer la nature exacte des colis concernés, ni le nombre de personnes impliquées.

Des médias sénégalais ont évoqué des tarifs pouvant atteindre 10 000 francs CFA, soit environ 15 euros, par kilogramme. Ce montant reste attribué à des sources de presse et n’a pas été confirmé publiquement par Air Sénégal. La compagnie n’a pas non plus détaillé les éléments à l’origine de son enquête.

MyWay prend le relais sur la ligne Dakar-Paris

En attendant les conclusions de la procédure, Air Sénégal utilise des équipages fournis par MyWay Airlines, une compagnie privée basée en Géorgie. Le service s’inscrit dans le cadre d’un contrat ACMI, qui prévoit la mise à disposition de l’avion, de l’équipage, de la maintenance et de l’assurance.

MyWay assure déjà une partie de l’exploitation de la liaison avec un Boeing 777 loué par Air Sénégal. La présence de son personnel navigant ne signifie donc pas nécessairement que la compagnie sénégalaise abandonne cette route ou modifie définitivement son organisation.

Le recours à un opérateur extérieur permet surtout de maintenir les vols pendant l’enquête. Pour les voyageurs, l’objectif immédiat consiste à préserver la continuité de la desserte entre la capitale sénégalaise et Paris, un axe important pour les déplacements familiaux, professionnels, universitaires et commerciaux entre le Sénégal et la France.

Le changement reste toutefois visible. Sur une ligne associée à l’identité internationale d’Air Sénégal, le remplacement temporaire d’un équipage sénégalais par un équipage étranger peut nourrir des interrogations sur la maîtrise opérationnelle de la compagnie et sur ses conditions de travail.

Une nouvelle pression pour une compagnie déjà fragilisée

Cette affaire intervient alors qu’Air Sénégal cherche à stabiliser son activité. La compagnie nationale, créée en 2016 après la disparition de Senegal Airlines, a lancé ses opérations commerciales en 2018 avec l’ambition de faire de Dakar un hub aérien ouest-africain.

La desserte de Paris occupe une place stratégique dans ce dispositif. Elle relie l’aéroport international Blaise-Diagne, situé près de Dakar, à l’un des principaux marchés de la diaspora sénégalaise. Elle sert aussi de porte d’entrée vers l’Europe pour des voyageurs venant d’autres pays d’Afrique de l’Ouest.

Pourtant, la compagnie fait face depuis plusieurs années à des difficultés financières et opérationnelles. L’utilisation d’appareils loués, les tensions autour de certains contrats et la réduction de la flotte ont compliqué la régularité de l’exploitation. En janvier 2025, Air Sénégal avait annoncé l’intégration d’un Boeing 777 pour ses opérations sur la ligne Dakar-Paris-Dakar, dans le cadre de sa recherche de capacités long-courrier.

Dans ce contexte, une enquête interne sur des pratiques présumées de convoyage rémunéré ne concerne pas uniquement la discipline du personnel. Elle touche aussi à la sûreté de la chaîne logistique, à la traçabilité des marchandises et à la réputation d’un transporteur national.

Le transport informel de colis n’est pas propre à une seule compagnie. Il répond souvent à une demande réelle entre les familles, les commerçants et les entrepreneurs installés de part et d’autre de l’Atlantique. Mais lorsqu’il échappe aux contrôles officiels, il peut exposer l’équipage, le transporteur et les passagers à des risques douaniers, commerciaux et sécuritaires.

Des responsabilités à établir, sans amalgame

La prudence reste nécessaire. Une suspension conservatoire ne constitue pas une sanction définitive. L’enquête doit permettre de distinguer les faits établis, les éventuelles infractions aux règles internes et les responsabilités de chaque personne.

Cette distinction est importante pour les personnels concernés. Elle l’est aussi pour les passagers et pour la compagnie, qui doit préserver la confiance sans transformer des soupçons en culpabilité collective.

Air Sénégal devra également clarifier les mesures prises pour contrôler les bagages et les marchandises transportées par ses équipages. Une communication précise permettrait de rassurer les voyageurs tout en protégeant le droit des salariés à une procédure équitable.

Un enjeu qui dépasse le seul axe avec Paris

La situation révèle une tension plus large dans le transport aérien ouest-africain. Les compagnies nationales doivent assurer des liaisons régulières, contenir leurs coûts et répondre à une demande croissante, tout en respectant des normes strictes de sûreté et de conformité.

Pour le Sénégal, l’enjeu est aussi régional. Dakar veut renforcer son rôle de plateforme aérienne dans l’espace de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, qui regroupe quinze pays et facilite la circulation des personnes et des échanges. Une compagnie nationale fragilisée réduit la capacité du pays à connecter durablement l’Afrique de l’Ouest aux marchés extérieurs.

La prochaine étape sera la publication des conclusions de l’enquête interne. Il faudra alors savoir si les soupçons concernent quelques comportements individuels ou révèlent des failles plus générales dans les procédures de contrôle. D’ici là, la liaison Dakar-Paris continue avec les équipes de MyWay, tandis que la compagnie sénégalaise tente de limiter l’impact de cette nouvelle crise sur son exploitation et son image.