Quand le commerce mondial se tend, les marges de manœuvre africaines se déplacent
Dans une économie mondiale plus fragmentée, l’avantage ne tient plus seulement à la taille d’un marché. Il dépend aussi de la capacité à sécuriser des chaînes d’approvisionnement, à produire localement et à relier les marchés voisins. Pour les pays africains, cette reconfiguration ouvre des espaces réels, mais elle expose aussi leurs faiblesses structurelles : dépendance aux matières premières, coût du capital, infrastructures incomplètes et emplois encore trop concentrés dans l’informel.
La Banque africaine de développement estime que l’Afrique a enregistré une croissance moyenne de 4,4 % en 2025 et qu’elle pourrait encore progresser de 4,2 % en 2026, malgré les tensions géopolitiques et les chocs d’offre. La Commission économique pour l’Afrique, elle, insiste sur un point décisif : la réponse la plus solide à la fragmentation du monde passe par l’intégration régionale, pas par l’isolement.
Du marché continental aux industries locales : l’enjeu n’est plus seulement d’exporter
Le cadre africain existe déjà. La Zone de libre-échange continentale africaine, lancée en 2021, veut relier 1,4 milliard d’habitants dans un marché unique plus lisible pour les entreprises du continent. Selon l’ARIA XI, publié par la CEA, l’Union africaine et la BAD, l’accord comptait 54 signataires et 48 ratifications en septembre 2024. Ce n’est pas un slogan institutionnel. C’est une architecture commerciale en construction, pensée pour faciliter la circulation des biens, des services et, à terme, des investissements.
La logique est simple. Quand les grandes puissances relocalisent une partie de leurs approvisionnements, les pays qui peuvent offrir stabilité, transformation locale et accès régional gagnent en attractivité. C’est particulièrement vrai dans les secteurs agricoles, pharmaceutiques, numériques et énergétiques. La CEA rappelle d’ailleurs que la résilience africaine dépend de la capacité à renforcer les marchés régionaux, à accélérer l’industrialisation et à réduire la vulnérabilité aux perturbations extérieures.
Les ressources minières donnent du poids, mais pas automatiquement de la puissance
Le cas de la République démocratique du Congo résume cette équation. Le pays possède des atouts miniers exceptionnels, notamment le cobalt et le cuivre, qui pèsent dans les chaînes mondiales liées à l’électronique et à la transition énergétique. Le World Bank Group souligne aussi que la DRC dispose d’un potentiel hydroélectrique majeur et d’immenses terres arables. Mais cette richesse ne se convertit pas mécaniquement en prospérité partagée. Le pays reste marqué par une forte instabilité à l’est, où les violences et les déplacements de population continuent de fragiliser l’économie réelle.
Sur le plan mondial, les chiffres rappellent l’importance stratégique du sous-sol congolais. Le USGS indique que la République démocratique du Congo est le premier producteur mondial de cobalt extrait, et une source majeure de cuivre. Le même organisme note que le cobalt reste un matériau clé pour plusieurs usages industriels, dont les batteries et certains alliages. Autrement dit, la DRC n’est pas seulement un fournisseur de matière première. Elle est l’un des points d’ancrage d’une bataille industrielle plus large.
Mais cette position de force a un revers. Le financement, la transformation locale, la traçabilité et la maîtrise des revenus restent les vrais goulots d’étranglement. Le World Bank Group souligne que la croissance congolaise récente reste très concentrée dans les secteurs miniers, avec un effet limité sur l’emploi de masse. C’est là que se joue la souveraineté économique : non pas dans la seule extraction, mais dans la montée en gamme locale.
Numérique, innovation et PME : l’autre front de la compétitivité
Le débat africain sur la mondialisation ne se limite pas aux mines, au pétrole ou aux corridors portuaires. Il se joue aussi dans le logiciel, les services et les petites entreprises. L’UNCTAD rappelle que les micro, petites et moyennes entreprises représentent plus de 80 % de la production totale sur le continent, près des deux tiers de l’investissement et les trois quarts du crédit. Cette donnée change le regard : la compétitivité africaine dépend aussi d’un tissu entrepreneurial dense, souvent invisible dans les grands indicateurs.
Dans ce paysage, le numérique devient une infrastructure économique. L’UNCTAD souligne que le commerce électronique, les paiements mobiles et les outils de facilitation des échanges peuvent renforcer la connexion des PME aux chaînes de valeur régionales. C’est crucial pour les pays francophones, où les marchés sont parfois trop petits seuls, mais beaucoup plus solides à l’échelle sous-régionale. La CEDEAO, la CEMAC et l’UEMOA jouent ici un rôle discret mais central : harmoniser les règles, réduire les coûts de transaction et fluidifier les échanges.
Le Bénin illustre ce virage. Le gouvernement béninois a créé en 2024 l’Agence béninoise pour la recherche et l’innovation, l’ABRI, afin de donner un cadre public à la recherche appliquée et à l’innovation. L’installation de son conseil scientifique, annoncée en 2025, montre que le pays cherche à structurer un écosystème plus stable autour des compétences, des brevets et de la valorisation locale des idées. Ce type d’institution compte, car la mondialisation se gagne aussi par l’organisation de l’intelligence économique.
Ce qui se joue maintenant : arbitrer entre dépendance et puissance de négociation
Le vrai enjeu pour l’Afrique n’est pas de choisir entre ouverture et repli. Il est de transformer son ouverture en pouvoir de négociation. L’AfCFTA peut y contribuer si les États investissent dans les routes, l’énergie, les douanes, les normes et les compétences. Sans cela, le continent restera surtout un espace de captation des ressources et des marchés, au bénéfice d’acteurs extérieurs plus intégrés que les économies locales.
La mondialisation fragmentée actuelle met aussi en lumière une réalité politique : les pays africains qui pèsent le plus sont souvent ceux qui savent lier ressources, stabilité institutionnelle et stratégie régionale. C’est vrai pour les producteurs de minerais critiques, pour les hubs numériques, mais aussi pour les États qui s’emploient à convertir la recherche, la finance et les services en leviers de souveraineté. Le continent dispose donc d’atouts réels. La question n’est plus de les prouver, mais de les organiser.