Un basculement qui dit plus qu’un simple chiffre
Dans une région où les frontières commerciales restent plus faciles à franchir que les frontières politiques, un excédent de quelques centaines de millions de dollars peut signaler un mouvement plus profond. Il ne dit pas seulement que les ventes ont mieux résisté. Il montre aussi où se fabrique la valeur, qui profite des matières premières, et à quel point l’intégration régionale reste inégale.
À l’échelle de l’Afrique de l’Est, la lecture est d’autant plus importante que la Communauté d’Afrique de l’Est, dont le siège est à Arusha, en Tanzanie, réunit aujourd’hui le Burundi, la République démocratique du Congo, le Kenya, le Rwanda, le Soudan du Sud, la Somalie, l’Ouganda et la Tanzanie. C’est l’un des blocs les plus dynamiques du continent, mais aussi l’un de ceux où la dépendance aux produits bruts reste très visible.
Des exportations plus rapides que les importations
Entre avril et juin 2026, le commerce total de la région a atteint 52,3 milliards de dollars, selon le bulletin statistique trimestriel publié par la Communauté d’Afrique de l’Est le 16 septembre 2026. Sur la même période de 2025, le volume était de 38,2 milliards de dollars. La hausse annuelle ressort donc à 37 %.
La principale évolution tient au rythme des exportations. Elles ont progressé de 41,3 % pour atteindre 26,3 milliards de dollars, tandis que les importations ont augmenté de 32,9 % à 26 milliards de dollars. Le solde est redevenu positif, avec un excédent commercial de 300 millions de dollars, contre un déficit de 945,3 millions un an plus tôt. Le calcul est simple, mais le signal est fort : la région a vendu plus qu’elle n’a acheté au cours du trimestre.
Cette amélioration a été reprise par plusieurs médias africains et par des dépêches régionales relayées depuis Dar es-Salaam et Nairobi. L’information converge sur les mêmes ordres de grandeur, ce qui conforte la lecture d’un trimestre réellement porteur pour le bloc.
La Chine, l’Afrique australe et le marché régional tirent la hausse
Le moteur principal reste l’exportation de produits peu transformés. Le bulletin indique que le cuivre et les métaux précieux ont représenté 61,9 % des exportations totales, contre 58,7 % un an plus tôt. Le café, le thé et les épices demeurent des piliers agricoles, mais ils pèsent moins lourd que les minerais dans la facture globale. En face, les produits pétroliers restent la première catégorie d’importations, devant les machines, les équipements de transport et les intrants industriels.
La Chine conserve sa place de premier partenaire commercial individuel de la Communauté. Les exportations vers ce marché ont presque doublé, de 5,7 milliards de dollars à 10,7 milliards. Les importations en provenance de Chine ont aussi progressé, de 4,7 milliards à 7,1 milliards. Le mouvement confirme une réalité bien connue des économies est-africaines : l’Asie absorbe une partie importante des minerais, tandis que les biens manufacturés, les équipements et une part des carburants continuent d’entrer massivement dans la région.
Les échanges avec le reste du continent ont également monté en puissance. Les exportations vers les pays africains ont augmenté de 44,3 % à 7,2 milliards de dollars. Celles vers la SADC, la Communauté de développement d’Afrique australe, ont progressé de 50,8 % à 5,1 milliards, et celles vers le COMESA, le Marché commun de l’Afrique orientale et australe, de 48,3 % à 3,1 milliards. Les ventes intra-EAC ont, elles aussi, avancé de 33,2 %, à 3,2 milliards de dollars.
Ce que ce trimestre change réellement pour la région
Le premier enseignement concerne la structure même de la croissance. Quand les exportations gagnent plus vite que les importations, le commerce extérieur soulage la balance des paiements. Cela peut aider les États membres à stabiliser leurs réserves de change, à financer les achats d’équipements et à donner un peu d’air aux banques centrales. Mais cette respiration reste fragile si elle dépend d’un petit nombre de produits bruts.
Le deuxième enseignement est politique. L’intégration régionale progresse, mais pas à la même vitesse selon les circuits. Les échanges internes au bloc montent, pourtant leur part dans les exportations totales recule légèrement, parce que les ventes vers l’extérieur avancent encore plus vite. Autrement dit, la région commerce davantage avec elle-même, mais elle dépend toujours des marchés mondiaux pour engranger ses plus gros gains.
Pour les gouvernements, la marge de manœuvre est claire : transformer davantage sur place, capter plus de valeur dans les filières minières et agricoles, et réduire la sensibilité aux prix internationaux. Pour les opérateurs logistiques, les ports, les corridors routiers et les postes-frontières, ce trimestre confirme que les infrastructures d’acheminement restent au centre de la compétitivité est-africaine. Pour les ménages et les petites entreprises, en revanche, la lecture est plus nuancée. Une hausse du commerce n’allège pas immédiatement le coût de la vie si les importations énergétiques et les biens industriels restent chers.
Un signal à suivre jusqu’aux prochains arbitrages régionaux
La Communauté d’Afrique de l’Est prévoit une croissance régionale de 6 % en 2026, portée par de meilleures performances agricoles, le dynamisme des services, l’essor des échanges intra-régionaux et les investissements dans les infrastructures. Le bulletin souligne aussi un reflux net de l’inflation harmonisée, tombée à 7,8 % en juin 2026, contre 22,7 % un an plus tôt. Ce ralentissement améliore l’environnement du commerce et du crédit.
Mais la suite dépendra de la capacité des États membres à convertir un bon trimestre en tendance durable. L’EAC n’est pas seulement un espace de statistiques. C’est aussi un laboratoire de politique économique régionale, dans une Afrique orientale où les blocs sous-régionaux pèsent de plus en plus dans la mise en œuvre de la ZLECAf, la Zone de libre-échange continentale africaine. Si la région veut compter davantage dans les chaînes de valeur africaines, elle devra faire monter la transformation locale aussi vite que ses volumes d’exportation.