Un dossier qui dépasse un seul homme

Au Cameroun, le dossier Martinez Zogo reste un test de crédibilité pour la justice militaire et pour la protection des voix critiques. Trois ans après l’enlèvement du journaliste à Yaoundé, les débats ne portent plus seulement sur les exécutants présumés. Ils interrogent aussi la chaîne de responsabilité, au sommet même des services de renseignement.

Le pays suit cette affaire de près parce qu’elle touche à deux sujets sensibles à la fois : la liberté de la presse et la gestion des appareils sécuritaires. Le Cameroun, État d’Afrique centrale et membre de la CEMAC, connaît déjà des tensions sécuritaires dans plusieurs régions. Dans ce contexte, un procès lié à l’assassinat d’un animateur très écouté prend une dimension nationale, mais aussi régionale.

Le 14 juillet 2026, devant le tribunal militaire de Yaoundé, le colonel Jean-Pierre Otoulou a raconté les premières étapes de l’enquête ouverte après la disparition de Martinez Zogo. Selon plusieurs comptes rendus concordants, il a décrit des éléments qui, à ses yeux, plaçaient l’ancien patron de la DGRE, Léopold Maxime Eko Eko, au cœur d’une possible connaissance des faits. L’audience a repris ensuite dans un climat tendu, avec une défense qui conteste toute preuve directe d’un ordre donné par l’ex-responsable du renseignement.

Otoulou a évoqué plusieurs indices. D’abord, la manière dont Eko Eko aurait lui-même orienté les enquêteurs vers Jean-Pierre Amougou Belinga, présenté comme l’un des principaux accusés. Ensuite, l’absence d’ouverture d’une enquête interne à la DGRE entre l’enlèvement du journaliste, le signalement de sa disparition et l’interpellation de Justin Danwe, alors directeur des opérations du service. Enfin, un rapport d’expertise sur les téléphones attribués à Eko Eko, dont seuls trois auraient été remis alors qu’il en déclarait dix.

La partie civile estime que ces éléments dessinent un faisceau d’indices sérieux. Ses avocats soutiennent que l’ancien patron des renseignements n’a pas seulement été un supérieur hiérarchique lointain, mais un acteur qui n’a pas pris les mesures nécessaires pour empêcher l’issue fatale. La défense, elle, maintient qu’aucune preuve matérielle ou témoignage solide ne montre qu’il ait donné le moindre ordre. Elle insiste sur le caractère fluctuant des déclarations de Justin Danwe, longtemps présenté comme un maillon central du dossier.

Ce que le procès raconte du Cameroun d’aujourd’hui

Pour comprendre la portée de ce procès, il faut revenir au point de départ. Martinez Zogo, de son vrai nom Arsène Salomon Mbani Zogo, a été enlevé le 17 janvier 2023 à Yaoundé. Son corps a été retrouvé le 22 janvier 2023 à Ebogo III, en périphérie de la capitale, avec de graves traces de sévices. Ce rappel des faits est important, car c’est lui qui a déclenché la vague d’émotion publique et l’ouverture d’une enquête judiciaire suivie bien au-delà du Cameroun.

Animateur de l’émission « Embouteillages » sur Amplitude FM, il parlait de corruption, d’affaires publiques et de pratiques de pouvoir. Sa mort a été interprétée, dès les premiers jours, comme une atteinte grave à la liberté de la presse. Human Rights Watch comme la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples ont alors appelé à des investigations sérieuses, tandis que des instances africaines ont rappelé la nécessité de protéger les journalistes.

Le dossier a ensuite pris une tournure institutionnelle lourde. En mars 2024, le tribunal militaire de Yaoundé a renvoyé dix-sept personnes en jugement, dont Eko Eko, Justin Danwe et Jean-Pierre Amougou Belinga. Des audiences consacrées au fond ont commencé le 1er septembre 2025 après de longs débats de procédure. Puis, en juin 2026, le tribunal a diffusé pour la première fois des images de la torture, un moment qui a marqué l’opinion publique et renforcé la gravité du dossier.

Cette chronologie montre un point essentiel : le procès ne se limite pas à la recherche d’auteurs matériels. Il oblige aussi à examiner la manière dont les services de sécurité réagissent lorsqu’un journaliste disparaît, comment les chaînes de commandement se comportent, et jusqu’où une institution peut être mise en cause lorsque des soupçons remontent vers son sommet. En Afrique centrale, où les équilibres entre sécurité d’État et libertés publiques restent souvent sensibles, ce type de procédure devient vite un indicateur politique autant que judiciaire.

Pour les familles de victimes et pour la profession journalistique, l’enjeu est concret. Il s’agit de savoir si les accusations s’arrêtent aux exécutants ou s’étendent aux décideurs réels. Pour les autorités, l’enjeu est inverse : montrer qu’un dossier impliquant des responsables puissants peut être instruit jusqu’au bout sans protection particulière. Pour la population, enfin, l’affaire dit quelque chose de la confiance dans les institutions, à Yaoundé comme dans les autres grandes villes du pays.

Une affaire camerounaise à portée africaine

Le procès Martinez Zogo dépasse le seul cadre camerounais parce qu’il touche à une question continentale récurrente : comment garantir la sécurité des journalistes quand leurs enquêtes croisent des intérêts politiques, économiques ou sécuritaires ? L’Union africaine et la Commission africaine des droits de l’homme ont déjà rappelé, dans d’autres formats, que la protection des médias est un élément central de l’espace public africain. Le dossier de Yaoundé vient donner une forme concrète à ce principe.

Il résonne aussi dans un environnement régional où les États de la CEMAC partagent des défis de gouvernance, de circulation de l’information et de confiance institutionnelle. Le fait que cette affaire soit jugée au tribunal militaire, dans la capitale camerounaise, ajoute une lecture supplémentaire : au-delà du crime reproché, c’est la place de l’appareil sécuritaire dans l’ordre public qui se trouve exposée.

La suite dépendra de la capacité du tribunal militaire de Yaoundé à trancher sur la base d’éléments vérifiables, sans se laisser enfermer dans les récits concurrents. Les prochaines audiences devront dire si les indices évoqués à charge contre l’ancien patron de la DGRE résistent au contre-interrogatoire. C’est là que se jouera une partie de la portée du dossier, au Cameroun comme dans d’autres pays africains où les affaires de presse et de sécurité s’entrecroisent souvent dans les mêmes zones d’ombre.