À Bindin, dans l’État nigérian de Zamfara, l’or attire des travailleurs vers des puits où ni leur nombre ni leur sécurité ne sont garantis. Après les tirs des 5 et 6 octobre, les bilans disponibles racontent deux versions très différentes. Cette incertitude révèle aussi combien l’exploitation artisanale reste exposée aux groupes armés et difficile à encadrer.

Un bilan disputé, des faits encore incomplets

Les autorités locales ont fait état de 17 morts : cinq mineurs tués sur un site d’orpaillage, puis douze soldats lors d’un échange de tirs dans le village. Ce bilan a été rapporté par l’AFP. Le conseiller local Abdullahi Musa Mutunji a présenté l’attaque comme une représaille, après qu’un mineur aurait tué un homme armé qui le menaçait.

Un autre récit, recueilli par Reuters auprès de témoins, fait état d’au moins 25 soldats tués lors de l’attaque d’un camp militaire le 5 octobre. Le lendemain, les assaillants auraient ouvert le feu sur une fosse où travaillaient environ un millier de personnes. Un chef de village et des proches de victimes ont avancé le chiffre d’au moins 100 mineurs tués. Reuters précise ne pas avoir pu confirmer ce bilan. L’armée et le gouvernement de Zamfara n’ont pas répondu aux demandes de commentaires rapportées par l’agence.

Ces versions ne concordent ni sur la chronologie ni sur le nombre de victimes. En l’absence d’un décompte indépendant, il faut donc distinguer le bilan de 17 morts attribué aux autorités locales des chiffres beaucoup plus élevés rapportés à Reuters par des témoins et des proches. Aucun de ces éléments ne permet, à lui seul, d’établir le bilan définitif.

Dans les mines, l’absence de registre complique les comptes

Les sites artisanaux accueillent des travailleurs dont le nombre change au fil des jours. Beaucoup viennent des villages voisins et ne figurent sur aucun registre. Après une attaque, le décompte repose alors sur les familles, les responsables locaux et les personnes qui ont pu accéder au site. Cela rend la vérification particulièrement difficile lorsque les victimes sont dispersées ou que les communications sont limitées.

Bindin se trouve dans le district de Maru, au nord-ouest du Nigeria. Le village avait déjà été au centre d’une alerte en avril : le commandant de la garde communautaire de Zamfara, Muhammad Shehu Daligent, affirmait alors que des groupes armés contrôlaient Bindin et forçaient des habitants à extraire de l’or. Il avait aussi déclaré que quiconque s’y trouvait était soit bandit, soit complice. Cette généralisation, attribuée à son auteur, ne permet pas de distinguer les travailleurs civils des acteurs armés.

Les récits d’octobre mentionnent également une présence militaire dans la zone. Mais les informations disponibles ne précisent ni depuis quand le poste existait, ni comment il était coordonné avec la garde communautaire. Cette dernière dépend du gouvernement de l’État ; l’armée relève du pouvoir fédéral à Abuja. Deux chaînes de responsabilité coexistent donc, sans que leur articulation sur le terrain soit ici documentée.

La fermeture des mines n’a pas mis fin à l’extraction

Le drame s’inscrit dans une économie minière difficile à formaliser. En avril 2019, le gouvernement fédéral avait suspendu les activités minières à Zamfara, invoquant le lien entre l’orpaillage illégal et l’insécurité. L’extraction a néanmoins continué dans plusieurs zones, hors du cadre légal. Selon une étude de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime, la fermeture a aussi rendu les mineurs artisanaux plus dépendants des groupes armés qui contrôlent l’accès aux puits.

Cette étude rapporte que, depuis novembre 2022, des mineurs et des acheteurs d’or de sites de Bukkuyum et de Maru versaient aux groupes armés une part de leurs revenus, parfois décrite comme une « taxe de protection ». Le paiement permettrait surtout d’accéder aux sites ; il ne garantit pas la sécurité. Cette pratique montre le dilemme de travailleurs confrontés à la fois à l’absence d’autorisation formelle et à des prélèvements imposés par ceux qui dominent localement.

Le ministre fédéral chargé des Minerais solides, Dele Alake, a annoncé le 22 décembre 2024 la levée de l’interdiction, en invoquant une amélioration de la sécurité. Le portail officiel du cadastre minier a ensuite annoncé la réouverture de la procédure de délivrance des titres et de régularisation des activités à Zamfara. La reprise réglementaire ne suffit toutefois pas à démontrer que les sites sont devenus sûrs, ni que les mineurs peuvent obtenir des permis et travailler sans coercition.

Un enjeu de sécurité et de gouvernance locale

La vulnérabilité de Bindin n’est pas nouvelle. En novembre 2016, une attaque contre un site d’orpaillage à Gidan Ardo, également dans le district de Maru, avait tué des dizaines de mineurs. Le nombre exact varie selon les récits et les sources. Une étude de la GI-TOC et d’ACLED rapporte notamment 36 morts, tandis que d’autres décomptes cités dans cette étude font état de 40 victimes. Cette différence rappelle que l’incertitude entourant les bilans n’est pas propre à l’attaque d’octobre.

La question dépasse la présence de forces armées. En avril 2025, le gouverneur Dauda Lawal avait encouragé des mineurs de Maru à s’enregistrer et évoqué un appui pour les aider à obtenir des permis fédéraux, notamment en se regroupant en coopératives. Pourtant, les informations accessibles ne permettent pas de savoir combien de travailleurs ont effectivement été recensés ni si ce dispositif a modifié les conditions d’accès aux puits.

Les données compilées par l’Agence de l’Union européenne pour l’asile, à partir de sources dont Amnesty International, indiquent que 725 villages de Zamfara, répartis dans 13 des 14 zones de gouvernement local de l’État, étaient sous le contrôle de groupes criminels en mai 2025. Ce chiffre décrit une situation de contrôle rapportée par ces sources ; il ne signifie pas que toutes les localités vivent les mêmes formes de pression ou de violence.

Pour les travailleurs et leurs familles, la formalisation peut ouvrir l’accès à des titres et à une protection publique. Mais elle suppose aussi que les administrations puissent recenser les mineurs et faire respecter les règles dans des zones où des groupes armés imposent leurs propres conditions. À l’échelle de l’Afrique de l’Ouest, le cas de Zamfara rappelle que la régulation des ressources minières touche à la fois aux revenus locaux, à la sécurité et au contrôle des territoires. À Bindin, le premier repère à suivre reste l’établissement d’un bilan vérifiable et la capacité des autorités à clarifier qui protège les sites et sous quelle responsabilité.