À Yaoundé, une logique d’asile qui se retourne

Quand une personne a obtenu une protection contre le renvoi vers son pays, elle pense avoir gagné du temps, parfois même une chance de recommencer ailleurs. Dans le dossier qui secoue Yaoundé, cette sécurité s’est pourtant arrêtée à la frontière d’un troisième pays : le Cameroun, où des migrants expulsés des États-Unis disent se retrouver sans statut clair, sans papiers et avec la peur d’être finalement renvoyés là d’où ils avaient fui. Des organisations de défense des droits et plusieurs médias ont déjà documenté ce mécanisme de “transfert vers un pays tiers”, utilisé par Washington pour contourner certaines protections judiciaires.

Le sujet dépasse le seul contentieux migratoire. Il touche au droit d’asile, à la souveraineté des États et à l’image du Cameroun dans une Afrique centrale déjà traversée par des déplacements massifs. Le pays appartient à la CEMAC, la communauté économique et monétaire d’Afrique centrale, qui regroupe six États, dont le Cameroun, le Congo, le Gabon, la Guinée équatoriale, la République centrafricaine et le Tchad. En parallèle, les agences onusiennes signalent que le Cameroun reste un espace d’accueil et de passage pour des réfugiés et déplacés internes, dans un contexte humanitaire lourd.

Ce que l’on sait des expulsions vers le Cameroun

Les premiers cas rendus publics en février 2026 ont montré que des migrants non camerounais avaient été envoyés à Yaoundé par les États-Unis, malgré des ordonnances de protection rendues par la justice américaine. Des avocats ont alors décrit un groupe venu notamment du Zimbabwe, du Ghana et du Maroc. Human Rights Watch a ensuite indiqué qu’en janvier et février, 17 hommes et femmes originaires de neuf pays africains avaient été transférés vers le Cameroun dans le cadre d’un accord tenu secret. D’autres décomptes évoquent ensuite des arrivées supplémentaires, ce qui explique que les chiffres rendus publics varient selon les dates et les sources.

Dans la matière brute qui alimente ce dossier, le total évoqué est plus large encore : trente-six ressortissants de neuf pays africains auraient été expulsés vers le Cameroun entre janvier et mai 2026. Cette progression est cohérente avec les révélations successives sur la multiplication des vols et sur l’extension des accords de “pays tiers”. AP a indiqué qu’en février une nouvelle vague de personnes avait bien été acheminée à Yaoundé, pendant que des responsables américains admettaient l’existence de vols sans entrer dans le détail. Le point commun reste le même : des personnes protégées contre un renvoi direct vers leur pays d’origine se retrouvent coincées dans un État où elles n’ont ni attaches ni garantie de séjour durable.

Les nationalités citées dans les recoupements publics dessinent un ensemble africain varié : Angola, République démocratique du Congo, Éthiopie, Ghana, Kenya, Maroc, Sénégal, Sierra Leone et Zimbabwe. Cette diversité confirme que le Cameroun n’est pas devenu une destination de proximité, mais un espace de transit imposé. Le mécanisme frappe surtout des personnes déjà fragiles juridiquement : demandeurs d’asile, personnes protégées par un juge américain, ou migrants dont le retour dans le pays d’origine pouvait exposer à la persécution ou à la torture.

Selon les avocats cités dans les dépêches internationales, certains détenus ont accepté de rentrer dans leur pays d’origine après leur arrivée au Cameroun, mais d’autres refusent toujours ce choix, qu’ils jugent dangereux. L’un des enjeux les plus sensibles tient justement à cette pression indirecte : si le pays tiers ferme la détention et ne propose qu’une sortie vers le pays que la justice américaine avait écarté, la protection initiale perd une grande partie de sa portée. C’est ce que les juristes appellent une forme de refoulement indirect, ou “chain refoulement”, déjà dénoncée par plusieurs ONG.

Ce que ce dossier change pour le Cameroun et pour l’Afrique centrale

Pour Yaoundé, l’affaire a une portée politique immédiate. Elle engage l’exécutif sur un terrain sensible : celui de la coopération migratoire avec Washington, alors même que le gouvernement camerounais n’a pas publié, à ce stade, les termes d’un éventuel accord. Des articles d’enquête ont évoqué des échanges diplomatiques plus larges entre les deux capitales, dans un contexte où les États-Unis ont aussi négocié ou activé des arrangements similaires avec d’autres pays africains. Les montants et contreparties varient selon les dossiers, mais la logique reste identique : externaliser la gestion des expulsions vers des États tiers.

Cette stratégie place aussi le Cameroun face à ses propres obligations juridiques. Le pays est partie à la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés, et ses propres institutions gèrent déjà, avec l’appui de l’OIM et du HCR, des retours, des déplacements et de la protection de personnes vulnérables. Or, l’argument avancé par les défenseurs des expulsés est simple : on ne peut pas transférer dans un pays sûr uniquement en apparence des personnes que la justice a expressément protégées d’un retour vers leur pays d’origine. En pratique, cela fragilise l’accès aux avocats, aux recours et à un statut légal lisible.

Sur le terrain, les conséquences sont très concrètes. Pour les personnes détenues à Yaoundé, l’enjeu n’est pas abstrait : elles attendent un document, une audience, une décision ou un billet de sortie. Pour les familles restées au pays, l’incertitude dure. Et pour le gouvernement camerounais, le sujet se joue entre pression diplomatique, contrôle migratoire et risque réputationnel. Dans une capitale comme Yaoundé, où les décisions administratives pèsent immédiatement sur les droits individuels, ce type de dossier devient vite un test de transparence institutionnelle.

À l’échelle du continent, le cas camerounais s’inscrit dans une séquence plus large. Le Ghana, l’Eswatini, le Rwanda, le Soudan du Sud, la République démocratique du Congo, la Guinée équatoriale et d’autres pays ont déjà été cités dans ce nouveau marché des expulsions. Le continent devient ainsi l’un des laboratoires d’une politique migratoire américaine qui avance par accords discrets, sans débat public clair sur les garanties offertes aux personnes concernées. Pour l’Afrique centrale, la question sera donc de savoir si ces arrangements resteront des exceptions diplomatiques ou s’installeront comme un précédent durable, au moment même où la CEMAC cherche à consolider sa cohérence régionale et où plusieurs États de la zone supportent déjà une lourde charge humanitaire.

Ce dossier résonne enfin bien au-delà de Yaoundé parce qu’il touche à un principe simple : un État peut-il transférer vers un pays tiers une personne qu’un juge a protégée, puis considérer que sa responsabilité s’arrête là ? Les prochaines décisions judiciaires et les prochaines révélations sur d’éventuels accords entre Washington et les capitales africaines diront si ce mécanisme reste un bricolage diplomatique ou s’impose comme une nouvelle routine migratoire.