À Yaoundé, la colère monte face à des violences qui ne relèvent plus du fait divers
Dans la capitale camerounaise, la marche de samedi 19 septembre a montré une inquiétude désormais partagée bien au-delà des cercles militants. Des femmes, des hommes et plusieurs responsables associatifs ont défilé dans Yaoundé pour dénoncer les féminicides et les infanticides, avec un message simple : la violence faite aux femmes et aux enfants n’est plus supportable. La mobilisation a été portée par la Jeunesse émergente et républicaine camerounaise, tandis que des participants ont rappelé que le problème touche aussi les familles, les quartiers et les lieux de travail.
Ce rendez-vous s’inscrit dans un climat déjà lourd. Le 4 juin 2026, le Système des Nations Unies au Cameroun avait dit sa « profonde préoccupation » devant la recrudescence des cas d’infanticides, de féminicides et de violences sexuelles dans le pays. Cette prise de position faisait écho à une alerte plus ancienne des autorités sur la montée de ces violences. À Yaoundé, la rue a donc servi de caisse de résonance à une inquiétude institutionnelle déjà documentée.
Des chiffres encore partiels, mais un signal devenu impossible à ignorer
Selon le ministère chargé de la Femme et de la Famille, environ soixante cas de féminicides auraient été recensés depuis le début de l’année 2026, dont près d’une dizaine pour le seul mois d’août. Ces chiffres sont à prendre comme un ordre de grandeur institutionnel, non comme un bilan exhaustif. Le même ministère reconnaît d’ailleurs, dans ses travaux de 2025, que les violences basées sur le genre restent sous-déclarées au Cameroun.
Le contexte juridique éclaire aussi la revendication des manifestants. Le code pénal camerounais prévoit déjà des peines pour le meurtre d’un enfant par sa mère dans le mois suivant la naissance, mais il ne consacre pas, à ce stade, une incrimination générale du féminicide comme catégorie autonome. De leur côté, les organisations de défense des droits des femmes réclament depuis plusieurs mois une loi spécifique sur les violences basées sur le genre, ainsi qu’une meilleure formation des magistrats et des policiers.
Cette demande de réforme ne part pas de zéro. Le gouvernement a engagé depuis 2023 un processus d’élaboration d’un texte sur les violences faites aux femmes et aux filles, tandis que les Nations Unies appellent à renforcer la prévention, le signalement et la prise en charge judiciaire et psychosociale des survivantes. Autrement dit, la bataille ne porte pas seulement sur la sanction après les drames. Elle porte aussi sur la chaîne complète : repérage, protection, enquête, poursuite et suivi des victimes.
Ce que la mobilisation de Yaoundé dit du pays, et ce qu’elle oblige à regarder
La marche de Yaoundé révèle d’abord une chose : la violence ne reste pas confinée à l’espace privé. Elle traverse les familles, fragilise les enfants, pèse sur les mères, et oblige les voisins, les proches et les institutions à sortir de la passivité. La présence d’hommes dans le cortège, dont le chanteur Koppo, est symboliquement forte. Elle rappelle que la réponse à ces violences ne peut pas être portée par les seules victimes potentielles.
Elle dit aussi quelque chose de la ville. À Yaoundé, capitale politique et administrative, la mobilisation a une portée particulière. Elle met sous pression les ministères, la police judiciaire, les tribunaux et les services sociaux. Mais elle renvoie aussi aux réalités des quartiers périphériques et des zones rurales, où l’accès à l’alerte, au soin et à la justice reste souvent plus difficile. Dans un pays traversé par plusieurs urgences sociales, la question n’est donc pas seulement morale. Elle est institutionnelle.
Le débat dépasse enfin le Cameroun. Dans la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, où les États partagent des cadres juridiques et des défis comparables, la multiplication des violences faites aux femmes pose la question de la coopération judiciaire, de la collecte de données et de la protection des victimes. À l’échelle africaine, le sujet rejoint les engagements déjà pris par les États au titre des textes continentaux et internationaux sur les droits des femmes, mais leur mise en œuvre reste inégale.
Pour le Cameroun, le prochain test sera celui de la traduction politique. Une marche peut ouvrir un espace public. Elle ne remplace ni une enquête sérieuse, ni des poursuites, ni un dispositif d’accueil des victimes, ni une réforme du droit. Le signal envoyé depuis Yaoundé est clair : la société civile, les familles et une partie des institutions réclament désormais des réponses visibles, mesurables et durables.