À Venise, le Maroc ne présente pas seulement une œuvre. Il fait entrer dans l’un des grands rendez-vous mondiaux de l’art contemporain des gestes, des matières et des récits longtemps associés aux ateliers plutôt qu’aux musées. Au cœur de l’Arsenale, l’installation Asǝṭṭa transforme la laine en espace de passage.
Une première présence nationale dans un rendez-vous mondial
La 61e Biennale d’art de Venise se tient du 9 mai au 22 novembre 2026. Pour cette édition, le Maroc dispose pour la première fois d’un pavillon national officiel installé dans l’Arsenale, l’un des principaux lieux de l’exposition internationale.
Le projet marocain est porté par l’artiste casablancaise Amina Agueznay. La commissaire Meriem Berrada accompagne cette participation. Le commissariat désigne ici la conception intellectuelle et l’organisation de l’exposition. La coordination institutionnelle est assurée par Mohammed Benyaacoub.
Cette entrée officielle intervient dans une période où le Maroc renforce sa présence dans les réseaux culturels africains et internationaux. Le pays développe ses musées, ses fondations artistiques et ses manifestations dédiées à la création contemporaine. La Biennale de Venise offre donc une vitrine importante, mais elle constitue aussi un espace de dialogue sur la manière de raconter les cultures marocaines.
La manifestation vénitienne s’inscrit par ailleurs dans une dynamique plus large. L’édition 2026 réunit 100 participations nationales, dont plusieurs premières apparitions de pays africains. Elle est organisée autour du thème In Minor Keys, choisi par Koyo Kouoh, commissaire camerounaise décédée en mai 2025 avant l’ouverture de l’exposition.
La laine comme mémoire vivante
Le titre Asǝṭṭa renvoie à un tissage rituel amazigh. L’installation ne réduit pas cette pratique à un motif décoratif. Elle la présente comme un ensemble de techniques, de récits et de gestes transmis au fil des générations.
Dans les salles de l’Arsenale, des fils, des cordes et des bandes de laine blanche et ocre composent une architecture suspendue. Les éléments s’entrecroisent, se déploient et retombent. Le public peut circuler au milieu de cette structure, plutôt que l’observer à distance.
La matière devient ainsi une enveloppe. Elle dessine une frontière souple entre l’intérieur et l’extérieur. Cette idée du seuil occupe une place centrale dans le projet. Le visiteur entre dans l’œuvre, la contourne et en découvre progressivement les différentes épaisseurs.
Selon la présentation officielle du pavillon, Asǝṭṭa associe mémoire, rituel et transmission. L’installation s’inspire notamment de la notion amazighe de l’âatba, comprise comme un espace de passage entre plusieurs mondes. Cette lecture relie le travail textile à une réflexion plus vaste sur l’hospitalité et les relations humaines.
Quand l’art contemporain travaille avec les artisanes
Amina Agueznay est architecte de formation. Depuis plus de vingt ans, elle développe une pratique fondée sur les matériaux, les savoir-faire vernaculaires et le travail collectif. Elle collabore avec des artisanes et des artisans de plusieurs régions du Maroc.
Pour le pavillon vénitien, cette collaboration réunit notamment une centaine de tisseuses et de tisseurs. Leur rôle ne se limite pas à exécuter une forme imaginée ailleurs. Le projet s’appuie sur leurs connaissances techniques, leur rapport aux matières et leur expérience de la transmission.
Cette méthode déplace la frontière habituelle entre art contemporain et artisanat. Dans de nombreuses institutions, l’artisanat reste présenté comme un patrimoine à conserver. Ici, il devient une pratique actuelle. Les gestes anciens participent à la création d’une œuvre nouvelle, conçue pour un lieu précis et pour un public international.
La démarche rejoint les débats qui traversent aujourd’hui les scènes artistiques africaines. Plusieurs créateurs cherchent à sortir d’une opposition entre modernité et tradition. Ils montrent que les savoirs transmis dans les communautés peuvent produire des formes contemporaines, des recherches esthétiques et des discours critiques.
Le parcours d’Amina Agueznay avait déjà été distingué en 2024 par le Norval Sovereign African Art Prize. Ce prix met en avant des artistes contemporains d’Afrique et de sa diaspora. L’édition 2024 avait retenu 27 finalistes parmi 375 candidatures. La reconnaissance obtenue a contribué à accroître la visibilité internationale de l’artiste, sans résumer son travail à cette distinction.
Un projet situé entre Casablanca, Marrakech et les territoires de production
Le pavillon ne parle pas d’un Maroc abstrait. Il renvoie à des pratiques enracinées dans plusieurs territoires, notamment dans les régions où la laine, le tissage et les techniques de teinture occupent encore une place économique et sociale.
Cette dimension territoriale compte. Les grandes institutions culturelles se concentrent souvent à Rabat, Casablanca ou Marrakech. Pourtant, une partie essentielle des savoir-faire mobilisés par les artistes vient de zones rurales ou de petites villes. Le projet crée donc un lien entre les centres de décision culturelle et les lieux où les techniques continuent de vivre.
Pour les artisanes, l’enjeu est aussi professionnel. Une exposition internationale peut renforcer la reconnaissance de leur travail. Elle ne règle pas, à elle seule, les questions de rémunération, de protection sociale ou d’accès durable aux marchés. La visibilité artistique doit donc être accompagnée par des relations de production équitables.
Cette question concerne particulièrement les femmes. Dans plusieurs filières textiles, elles détiennent une grande partie des savoirs pratiques. Elles restent toutefois moins visibles que les institutions, les galeristes ou les artistes signataires. En mettant la transmission au centre, le pavillon rend plus lisible cette contribution collective.
Une portée marocaine, africaine et méditerranéenne
La présence du Maroc à Venise dépasse la seule carrière d’Amina Agueznay. Elle intervient dans un contexte où les artistes du continent africain occupent une place plus importante dans les grandes expositions internationales. Elle donne aussi au Maroc la possibilité de présenter un récit culturel construit depuis ses propres références.
Cette représentation s’inscrit dans l’espace nord-africain, au croisement des mondes amazigh, arabe, africain et méditerranéen. Elle résonne avec les échanges engagés au sein de l’Union du Maghreb arabe, même si cette organisation régionale reste peu active sur le plan institutionnel. Elle rejoint également les efforts de l’Union africaine pour mieux faire reconnaître les industries culturelles et les patrimoines vivants du continent.
Le choix de la laine porte enfin un enjeu politique discret. Il rappelle que la création contemporaine ne naît pas uniquement des capitales culturelles ou des marchés internationaux. Elle peut aussi partir d’un geste transmis, d’une matière locale et d’une coopération patiemment construite.
Le pavillon marocain restera accessible jusqu’au 22 novembre 2026. D’ici là, l’attention se portera sur la réception de l’installation, sur la place accordée aux artisanes dans les discours qui l’accompagnent et sur la capacité de cette première participation à ouvrir d’autres espaces pour la création marocaine.