Quand le robinet se tait et que le courant saute, la colère sort dans la rue

En Tunisie, la gêne quotidienne est devenue un sujet politique. Quand l’eau manque, quand l’électricité s’interrompt et que les réserves de bouteilles s’amenuisent en plein été, la question n’est plus seulement technique. Elle touche la vie domestique, les commerces de quartier, les ateliers, les boulangeries et, plus largement, la confiance dans les services publics. À Tunis, cette tension a de nouveau pris la forme d’une mobilisation citoyenne.

Le contexte tunisien compte. Le pays traverse une séquence de fortes chaleurs qui met sous pression le réseau électrique et les stations de pompage. La STEG, la société tunisienne d’électricité et de gaz, a publié en juillet des avis de coupures tournantes dans plusieurs zones de la capitale et de sa périphérie, en invoquant la sécurité et la stabilité du réseau. La SONEDE, de son côté, a déjà annoncé des interruptions programmées lors de travaux ou de contraintes techniques. Cela montre que la fragilité de l’approvisionnement n’est pas un épisode isolé, mais un sujet récurrent de gestion publique.

À Tunis, des manifestants se sont rassemblés pour dénoncer les coupures d’eau et d’électricité, mais aussi les pénuries d’eau minérale et la dégradation des conditions de vie. L’AP a rapporté, le 20 août 2026, que la mobilisation visait également le pouvoir du président Kaïs Saïed et qu’elle s’inscrivait dans un climat de frustration plus large. TAP a pour sa part confirmé, le 23 juillet, des protestations dans plusieurs localités du gouvernorat de Nabeul contre des coupures prolongées d’eau et d’électricité. Les mouvements observés en juillet et en août montrent une diffusion géographique de la colère, bien au-delà de la capitale.

Ce qui frappe, c’est la superposition de plusieurs crises. D’un côté, la chaleur accroît la demande en électricité et complique l’acheminement de l’eau. De l’autre, les coupures perturbent les chaînes de production, notamment pour les aliments, les boissons et les services urbains. Dans son suivi du dossier, la presse tunisienne a relayé des appels syndicaux à un plan d’urgence pour la STEG et la SONEDE, en pointant le gel de certains investissements et les retards de modernisation. Le 22 juillet, la présidence a réuni plusieurs ministres et les dirigeants des deux entreprises publiques, signe que la question est montée au sommet de l’État.

Un sujet social, économique et institutionnel

Pour les ménages, le coût est immédiat. Il faut stocker de l’eau, réorganiser la journée, parfois payer plus cher des produits devenus rares. Pour les petits entrepreneurs, la facture est encore plus lourde. Une coupure de plusieurs heures peut bloquer une boulangerie, ralentir une glacière, interrompre la ventilation d’un commerce ou fragiliser un service de proximité. Les zones les plus touchées ne sont pas forcément les mêmes partout : les quartiers de Tunis ressentent surtout les coupures électriques et les tensions sur les bouteilles d’eau, tandis que plusieurs localités de l’intérieur et du littoral ont subi des ruptures d’alimentation plus longues et plus visibles.

Pour l’État tunisien, l’enjeu est aussi institutionnel. La STEG et la SONEDE sont au cœur du contrat social. Quand elles ne parviennent plus à assurer une continuité de service, la contestation dépasse le terrain des prix et touche celui de la crédibilité. C’est pourquoi la réponse ne peut pas se limiter à des annonces ponctuelles. Les avis de coupure, les réunions de crise et les injonctions politiques soulagent l’urgence. Mais ils ne remplacent ni l’entretien des réseaux, ni la réduction des pertes, ni la rénovation des infrastructures, ni une stratégie d’adaptation à la chaleur plus durable. La Tunisie a d’ailleurs lancé ou accéléré plusieurs projets de sécurisation de l’alimentation en eau, y compris à Tunis, à Bizerte et dans le sud.

Cette crise dit aussi quelque chose de la trajectoire économique du pays. L’eau et l’électricité ne concernent pas seulement le confort urbain. Elles conditionnent la production industrielle, les services touristiques et l’activité informelle qui fait vivre une large part des ménages. Le 3 août, des médias internationaux ont signalé que les coupures frappaient aussi le tourisme, un secteur précieux pour les devises et l’emploi. Quand les hôtels, restaurants et plages doivent composer avec des interruptions répétées, l’impact se transmet vite à l’économie locale.

À l’échelle régionale, le dossier tunisien résonne avec une réalité bien plus large en Afrique du Nord et au-delà : la tension croissante entre climat, infrastructures et demande urbaine. La Tunisie n’est pas un cas à part. Beaucoup de pays du continent doivent investir dans des réseaux plus résilients, mieux pilotés et moins vulnérables aux pics de consommation, aux sécheresses et aux retards d’entretien. Pour Tunis, la séquence ouverte cet été servira de test. Le prochain enjeu est simple : savoir si les autorités transforment la réponse d’urgence en politique publique durable, ou si la rue continuera à porter seule la plainte des usagers.