Deux trajectoires tunisiennes, deux scènes de pouvoir
À Tunis, les grandes avancées ne naissent pas toujours dans les institutions. Elles surgissent parfois dans une salle de conférence, puis se prolongent des décennies plus tard dans une vitrine parisienne. C’est ce que racontent Habiba Menchari et sa fille Leïla Menchari : deux Tunisiennes, deux générations, deux registres d’influence, mais une même manière d’ouvrir des espaces où les femmes ne se contentent plus d’être regardées. Leur histoire éclaire aussi la trajectoire tunisienne, où la question des droits des femmes reste un marqueur politique majeur, du Code du statut personnel aux débats contemporains sur les libertés publiques.
Cette trajectoire compte à l’échelle du pays, mais aussi à l’échelle du Maghreb. La Tunisie a souvent été présentée comme un laboratoire juridique dans la région, notamment après les réformes de l’après-indépendance, puis avec la loi de 2017 sur les violences faites aux femmes. Mais cette histoire ne se résume pas à des textes. Elle est aussi faite de gestes symboliques, de controverses publiques et de figures qui déplacent les lignes bien avant que la loi ne les consacre. Habiba et Leïla Menchari appartiennent à cette mémoire-là.
Habiba Menchari, une parole tunisienne en avance sur son époque
Née Habiba Ben Jelleb, probablement au début du XXe siècle, Habiba Menchari grandit dans l’espace colonial tunisien, scolarisée dans l’enseignement français avant de travailler comme greffière à Tunis. En 1925, elle épouse l’avocat Abderrahmane Menchari, ancien combattant de l’armée française pendant la Première Guerre mondiale. Elle rejoint aussi la section féminine de la SFIO, ce qui la place au croisement de plusieurs milieux politiques de l’époque : le féminisme, la gauche coloniale et le nationalisme tunisien en gestation.
Le 8 janvier 1929, à Tunis, elle prend la parole lors d’une réunion organisée par L’Essor, association culturelle de gauche. La conférence, restée célèbre, porte sur la femme musulmane de demain et le voile. Habiba Menchari critique le voile comme un instrument d’enfermement, le retire, puis le jette à terre. Elle attaque aussi la polygamie. Le geste frappe les esprits, mais il ne produit pas de basculement immédiat dans la salle. Ce soir-là, le dévoilement n’est pas encore un consensus tunisien ; c’est une provocation politique, dans un contexte où la domination coloniale pèse sur toutes les représentations du corps, de la nation et de la modernité.
La controverse prend une autre dimension quand un jeune avocat du Destour, Habib Bourguiba, intervient pour lui répondre. Son argument n’est pas religieux. Il défend alors l’idée que certaines coutumes peuvent encore servir de rempart à l’identité tunisienne face à la puissance coloniale. Cette position, souvent rappelée par la suite, montre à quel point la question du voile était déjà prise dans une tension plus large : émanciper les femmes, oui, mais sans laisser l’occupant définir seul le sens du progrès. Cette lecture politique du débat explique aussi pourquoi Bourguiba, devenu président, mènera plus tard de profondes réformes du statut des Tunisiennes.
Habiba Menchari ne disparaît pas après cet épisode. Elle poursuit son engagement contre la polygamie et représente la Tunisie au deuxième Congrès musulman général des femmes d’Orient, à Téhéran, en 1932. Son parcours rappelle qu’en Tunisie, la parole féminine publique ne commence pas avec l’État indépendant ; elle précède souvent l’État, le dérange, puis finit parfois par l’influencer. C’est l’un des fils les plus nets de l’histoire politique tunisienne moderne.
Leïla Menchari, de Tunis aux vitrines du Faubourg Saint-Honoré
Sa fille, Leïla Menchari, naît à Tunis le 27 septembre 1927. Elle appartient à une autre scène, mais pas à un autre monde. Adolescente, elle fréquente Hammamet et un cercle d’esthètes qui l’ouvre à l’horticulture, aux arts et à une culture visuelle cosmopolite. Elle étudie aux Beaux-Arts de Tunis, puis à Paris, où elle se forme aussi chez Guy Laroche avant d’entrer dans l’univers d’Hermès.
Chez Hermès, elle débute en 1961 aux côtés d’Annie Beaumel. À partir de 1978, elle dirige seule les vitrines du 24, faubourg Saint-Honoré et anime aussi le Comité Couleurs de la soie. Le Grand Palais a consacré en 2017 une exposition à cet univers, en rappelant qu’elle avait imaginé, dessiné et réalisé les vitrines pendant trente-cinq ans, jusqu’en 2013. Hermès, de son côté, souligne qu’elle a donné à la maison une grammaire visuelle faite de paysages, d’animaux, de minéraux et d’objets venus du monde entier.
Le travail de Leïla Menchari dépasse pourtant la seule décoration. Il dit quelque chose de la place des créateurs venus de Tunisie dans les industries culturelles françaises, un espace où le savoir-faire, l’imaginaire et le capital symbolique se rencontrent. Sa relation avec Azzedine Alaïa, lui aussi Tunisien, illustre cette circulation. La Fondation Azzedine Alaïa rappelle que leur amitié est ancienne et que Leïla lui a trouvé un logement à Paris à un moment décisif de sa trajectoire. Hermès et la Fondation Alaïa insistent aussi sur la continuité entre les deux destins : même départ tunisien, même exigence de forme, même passage par Paris, mais sans effacement de l’origine.
Ce lien avec Azzedine Alaïa est important pour comprendre la portée tunisienne de cette histoire. Le couturier quitte Tunis au milieu des années 1950 avec l’aide d’un réseau déjà constitué. Leïla Menchari l’accueille ensuite à Paris lorsqu’il se retrouve sans logement. Ce détail n’est pas anecdotique. Il montre comment une diaspora artistique tunisienne s’est appuyée sur des solidarités concrètes, loin des récits abstraits sur le succès individuel.
Ce que leur histoire dit de la Tunisie et du continent
Pour la Tunisie, Habiba et Leïla Menchari racontent deux modes d’émancipation. La mère agit dans l’arène politique et idéologique ; la fille impose une présence dans la création et le luxe, un secteur souvent perçu comme éloigné des combats civiques mais qui fabrique aussi des représentations durables. Dans les deux cas, des Tunisiennes déplacent les cadres dominants sans demander la permission. Leur apport se lit autant dans les idées que dans les gestes, les images et les réseaux.
Cette histoire éclaire aussi les rapports de force actuels en Tunisie. Le pays conserve un héritage juridique souvent présenté comme avancé dans le monde arabe et en Afrique du Nord, mais les droits ne se résument jamais à une conquête définitive. Les débats sur les libertés associatives, la place des femmes dans l’espace public et la capacité de la société civile à peser sur l’agenda national restent vifs. Dans ce contexte, la mémoire de figures comme Habiba Menchari rappelle qu’une réforme solide s’appuie sur des voix, des organisations et des controverses, pas seulement sur des décrets.
À l’échelle continentale, leur trajectoire résonne avec un trait majeur de l’histoire africaine contemporaine : les mobilités culturelles et politiques relient les capitales africaines aux grands centres mondiaux sans dissoudre les identités locales. Tunis, Paris, Hammamet ou Téhéran deviennent ici des points d’une même carte. La leçon est claire : la modernité africaine ne se réduit ni à l’imitation ni à la rupture totale. Elle se construit souvent par des femmes qui transforment la couture, l’art, le droit et la parole publique en espaces de souveraineté.
Le souvenir des Menchari demeure donc utile au-delà du portrait familial. Il dit la profondeur d’une histoire tunisienne où l’émancipation féminine n’est ni un slogan importé ni une parenthèse décorative. C’est un travail de longue durée, commencé bien avant l’indépendance, poursuivi dans les institutions, et prolongé jusque dans les lieux les plus inattendus de la création.