Tripoli sous tension, une institution au centre du jeu
En Libye, la Banque centrale n’est jamais seulement une banque. Elle arbitre la circulation des recettes pétrolières, le paiement des salaires publics et, en pratique, une partie de l’équilibre politique entre l’est et l’ouest du pays. Quand son gouverneur vacille, c’est toute la mécanique de l’État qui se crispe, de Tripoli aux terminaux pétroliers du Sud et de l’Est.
La séquence survient dans un pays où deux pôles de pouvoir coexistent toujours. À Tripoli, le gouvernement d’union nationale de la capitale revendique la légitimité reconnue par les Nations unies. À l’est, la Chambre des représentants de Benghazi et des structures alliées conservent un poids décisif sur les nominations et les finances publiques. L’ONU rappelle d’ailleurs que l’accord de septembre 2024 avait justement été conçu pour sortir la Banque centrale de cette paralysie institutionnelle.
Dans ce contexte, Naji Issa a adressé, selon les documents datés du 9 août qu’il a confirmés à Reuters, des lettres de démission aux deux principales institutions législatives rivales. Il y indique ne plus être en mesure d’exercer ses fonctions, sans détailler les raisons, qu’il dit sensibles. Le Haut Conseil d’État lui a demandé de rester en poste jusqu’à l’examen formel de sa demande, au nom de la stabilité financière et politique du pays, tandis que la Chambre des représentants n’avait pas encore réagi publiquement lundi soir.
Une succession encore ouverte dans une Banque centrale déjà éprouvée
Le départ annoncé ravive un dossier que la Libye pensait avoir refermé à l’automne 2024. À cette date, les deux chambres avaient validé Naji Issa et son vice-gouverneur, Maree al-Barassi, après une médiation des Nations unies. L’accord avait mis fin à une crise déclenchée par l’éviction brutale de l’ancien gouverneur Seddik al-Kabir, contesté par des responsables de Tripoli qui l’accusaient de favoriser l’est.
La Banque centrale de Libye figure toujours sur le site officiel de l’institution comme dirigée par Naji Issa, ce qui suggère qu’aucun changement formel n’a encore été acté au moment où les lettres ont circulé. Le site de la Banque mentionne aussi que sa gouvernance reste structurée autour d’un conseil de direction installé à Tripoli.
Cette incertitude n’est pas abstraite. En août 2024, la rupture autour de la Banque centrale avait provoqué une réaction en chaîne. Des factions de l’ouest avaient voulu remplacer la direction en place. L’est avait répondu par des mesures de force majeure sur le pétrole. La National Oil Corporation avait alors signalé une chute de la production à environ 600 000 barils par jour, soit bien en dessous des niveaux habituels. Des articles d’AP et des reprises de marché avaient confirmé l’ampleur du choc sur les exportations.
Le lien entre Banque centrale et hydrocarbures reste donc direct. La quasi-totalité des ressources budgétaires libyennes dépend du pétrole. Quand la gouvernance monétaire se tend, le marché des changes, la distribution de liquidités et le financement des dépenses publiques se fragilisent en cascade. Au quotidien, cela pèse sur les salariés de l’administration, sur les commerçants qui dépendent du cash, et sur les ménages exposés aux variations du dinar libyen.
Ce que la crise dit de la Libye, et ce qu’elle annonce pour la région
La démission de Naji Issa intervient aussi au moment où plusieurs signaux économiques restaient sensibles. En avril 2026, la Banque centrale et le ministère des finances du gouvernement de Tripoli avaient encore discuté de la stabilité de la monnaie et du taux de change. En juillet, la Banque centrale affirmait vouloir défendre son indépendance et sa capacité à préserver la stabilité économique. Ces échanges montrent qu’avant même la crise politique, l’institution était sous pression pour maintenir l’équilibre monétaire.
Le pays reste par ailleurs placé sous surveillance internationale. Le Conseil de sécurité des Nations unies a prolongé en 2026 le régime de sanctions lié à la Libye jusqu’en 2027, avec une mission d’experts chargée de suivre l’application des mesures. Cela rappelle que la question libyenne dépasse les rapports de force internes : elle touche aussi la circulation des avoirs, la sécurité des infrastructures et la crédibilité des institutions financières.
Pour les autorités de l’est comme pour celles de l’ouest, la Banque centrale demeure un centre de pouvoir plus qu’un simple organe technique. Pour la population, elle représente surtout la possibilité d’un État qui paie, qui approvisionne et qui protège la valeur de la monnaie. Pour les acteurs du pétrole, elle conditionne la transformation des barils exportés en budget disponible. Pour les partenaires extérieurs, elle reste un thermomètre de la stabilité libyenne.
À l’échelle nord-africaine, l’épisode rappelle enfin une réalité plus large : tant que les institutions libyennes resteront disputées, les équilibres régionaux seront fragiles, du marché énergétique aux initiatives diplomatiques de l’Union africaine et des Nations unies. L’enjeu immédiat est désormais procédural. Il tient à une question simple : la démission sera-t-elle acceptée, suspendue ou transformée en nouveau bras de fer entre Benghazi et Tripoli ?