Quand la terre devient une réponse au chômage
À Soweto, une parcelle peut compter davantage qu’un discours. Sur quatre hectares mis à disposition près d’un ancien lycée, une petite ferme communautaire tente de transformer un terrain longtemps laissé en friche en source de revenus, d’apprentissage et de stabilité pour le voisinage. L’initiative repose sur une idée simple : si l’emploi ne vient pas assez vite vers les quartiers populaires, il faut parfois commencer par recréer, localement, les conditions d’un revenu digne.
Ce choix parle aussi de la géographie sociale sud-africaine. Soweto reste l’un des grands townships de la métropole de Johannesburg, marqué par l’histoire de la ségrégation urbaine. La municipalité rappelle d’ailleurs que la plupart des actifs de la zone doivent encore se déplacer vers d’autres quartiers pour travailler, faute de centres d’emploi suffisants sur place. Dans ce décor, l’agriculture urbaine n’est pas un folklore. C’est une tentative concrète de rapprocher activité économique, formation et alimentation.
À Soweto, une ferme communautaire mise sur l’autonomie
Le projet s’appelle Ubuntu Farm. Il est porté par Francis Marsh, qui a lancé l’initiative seule avant d’entraîner deux voisines dans l’aventure. Ensemble, elles ont structuré une petite équipe et accueilli des volontaires pour planter de nouveaux arbres fruitiers, comme des citronniers et des abricotiers. Selon les éléments recoupés, la ferme a déjà couvert environ un hectare sur les quatre disponibles en un peu plus de deux ans.
Les premières cultures ont été modestes mais utiles : coriandre, chou, épinards, betteraves et carottes, avec une serre pour diversifier la production. L’ambition, elle, dépasse largement le simple potager. Francis Marsh dit vouloir faire émerger une économie de quartier, où l’on travaille et où l’on gagne sa vie sans devoir quitter chaque jour la communauté. Cette logique rejoint les politiques locales de résilience alimentaire que la ville de Johannesburg commence elle-même à mettre en avant à travers des projets d’agriculture urbaine et de soutien aux nouveaux producteurs.
Dans le récit de l’équipe, le volet social est central. Une secrétaire du projet explique que l’agriculture l’a aidée à traverser une période difficile. Ici, les gestes agricoles servent aussi de cadre d’écoute, de routine et de reconstruction personnelle. Ce n’est pas anecdotique dans une société où le chômage reste massif : au premier trimestre 2026, le taux officiel de chômage en Afrique du Sud s’élevait à 32,7 %, et il atteignait 60,9 % chez les 15-24 ans.
Les chiffres donnent la mesure du défi. Au premier trimestre 2026, l’emploi formel non agricole a reculé de 80 000 postes, selon Statistics South Africa, tandis que le secteur agricole a continué de jouer un rôle d’amortisseur, avec 30 000 emplois ajoutés au dernier trimestre 2025. Le gouvernement sud-africain a d’ailleurs présenté l’agriculture comme un secteur capable de créer de la valeur, de soutenir les exportations et de contribuer à l’emploi. Pour des quartiers comme Soweto, la question est donc très concrète : comment capter cette dynamique sans la laisser aux seuls grands exploitants et aux circuits formels déjà installés ?
Ubuntu, un héritage politique devenu outil économique
Le nom de la ferme n’a pas été choisi au hasard. Ubuntu désigne une philosophie de l’interdépendance, souvent résumée par l’idée qu’une personne n’existe pleinement qu’avec et par les autres. Nelson Mandela l’a présentée comme une composante morale de la nouvelle Afrique du Sud, et la Nelson Mandela Foundation comme l’essence d’un humanisme partagé. Dans le langage politique sud-africain, le mot renvoie à la dignité, à l’entraide et à la responsabilité collective.
À Soweto, cet héritage prend une forme très pratique. Il ne s’agit pas seulement d’invoquer Mandela. Il s’agit de faire de l’Ubuntu un modèle d’organisation : apprendre en groupe, produire en groupe, vendre en groupe, transmettre en groupe. Cette approche est cohérente avec les stratégies d’agriculture urbaine qui se développent à Johannesburg, où les autorités municipales et les universités travaillent déjà sur des projets de production locale, de résilience alimentaire et de formation.
Le bénéfice économique, lui, peut être double. D’un côté, la ferme crée des activités directes, même à petite échelle, pour des femmes du quartier. De l’autre, elle réintroduit des compétences : semis, entretien, serres, arbres fruitiers, organisation collective, gestion de la vente. Dans un contexte où beaucoup de jeunes ne sont ni en emploi, ni en formation, ce type de projet peut servir de passerelle vers d’autres activités, de l’agro-transformation à la distribution de proximité.
Il faut aussi regarder l’effet territorial. Les townships comme Soweto ne sont pas seulement des espaces résidentiels ; ils concentrent une part importante de la population active et une grande partie du chômage urbain. Les projets agricoles de quartier ne résolvent pas tout. Mais ils déplacent le centre de gravité : ils montrent qu’un terrain vague peut devenir un actif, et qu’un espace marqué par l’exclusion peut générer de la valeur sociale et économique.
Ce que cette expérience dit de l’Afrique du Sud et de l’Afrique australe
L’expérience de Soweto résonne au-delà de Johannesburg. Elle rejoint une tendance visible dans plusieurs villes d’Afrique australe : réinvestir les espaces urbains sous-utilisés pour répondre à la hausse des prix alimentaires, au chômage des jeunes et à la fragilité des quartiers populaires. En Afrique du Sud, cette dynamique se structure de plus en plus autour de partenariats entre communes, universités, associations et petits producteurs.
Elle dit aussi quelque chose de la politique publique sud-africaine. L’État reconnaît désormais plus clairement le potentiel des micro-initiatives agricoles dans les townships, mais l’enjeu reste l’échelle. Tant que les projets resteront isolés, leur impact sera local. Pour changer la donne, il faudra des accès plus stables à la terre, à l’eau, aux intrants, au conseil technique et aux débouchés. Sans cela, la ferme reste un îlot utile, mais fragile.
La portée continentale est claire. Dans les villes africaines en croissance rapide, l’agriculture urbaine devient un outil de survie économique autant qu’un levier de dignité. L’exemple de Soweto rappelle qu’une réponse locale, bien ancrée dans le quartier, peut à la fois nourrir, former et employer. En Afrique du Sud, pays où Pretoria porte les institutions nationales mais où les fractures urbaines restent profondes, ce type d’initiative montre qu’une autre économie de proximité est possible, à condition de la soutenir dans la durée.