À Rufisque, la propreté devient une affaire de quartier

À Thiawlène, la mer est proche, mais les déchets l’étaient trop aussi. Dans ce quartier de Rufisque, à l’est de Dakar, une ancienne zone de dépôts sauvages a été reconvertie en espace de tri, de collecte et de valorisation. Le geste est local. L’enjeu, lui, parle à toute l’agglomération dakaroise : dans une ville en forte croissance, l’ordure ménagère n’est plus seulement une nuisance, elle devient une question d’organisation urbaine, de santé publique et d’emploi.

Le Sénégal encadre désormais la gestion des déchets dans un cadre plus clair. Le Code de l’environnement de 2023 définit la gestion des déchets comme une chaîne allant de la pré-collecte au recyclage et à l’élimination finale, tandis qu’un décret de 2024 rappelle que le ministère compétent aide les collectivités territoriales à collecter et traiter les déchets. Dans la pratique, cela laisse aux communes une place décisive, surtout dans les grandes périphéries de Dakar où les services publics ne suffisent pas toujours à couvrir tous les besoins.

Du dépotoir à l’économie circulaire

Le site de Thiawlène n’a pas changé par décret. Il a changé par l’organisation des riverains. Sur place, la Zone écologique communautaire, souvent désignée par son sigle ZEC, fonctionne comme un petit maillon d’économie circulaire : les charrettes ramassent les déchets, un premier tri se fait à la collecte, puis un second tri sépare plastiques et éléments ferreux. Les matières revendables sont orientées vers des repreneurs, tandis que les biodéchets peuvent être transformés en compost. Le dispositif s’accompagne aussi de formations en agroécologie et sur les cultures des sols.

Cette logique n’est pas sortie de nulle part. Elle s’inscrit dans une coopération décentralisée entre la commune de Rufisque-Est et la commune française de Le Soler, documentée dans plusieurs supports de coopération et de valorisation des bonnes pratiques. Elle a aussi été présentée comme un projet pilote capable de se multiplier dans d’autres quartiers de Rufisque. En 2025, des documents de suivi évoquaient déjà une démultiplication des ZEC dans Rufisque-Ouest, Rufisque-Nord et Rufisque-Est, signe qu’il ne s’agit plus d’un essai isolé.

Le quartier de Thiawlène avait pourtant une réputation tenace. Un travail universitaire ancien signalait déjà des déchets dans le canal de Thiawlène et des difficultés d’assainissement dans cette zone de Rufisque. Autrement dit, le projet répond à une réalité ancienne, pas à une simple campagne de communication.

Ce que le projet change pour les habitants

À l’échelle du quartier, l’effet le plus visible est simple : les rues sont moins encombrées par les dépôts sauvages. Les habitants impliqués dans la collecte décrivent une évolution des habitudes, avec des sorties de poubelles mieux organisées et moins de déchets jetés au bord de la mer. Les femmes du quartier sont aussi intégrées au dispositif par des séances de sensibilisation, la distribution de poubelles et, selon les acteurs locaux, un appui à certains projets économiques. Dans une zone où l’informel structure encore une grande partie de la vie quotidienne, ce type de dispositif a une portée immédiate : il réduit la saleté, mais il crée aussi de petites chaînes de valeur.

Le rôle d’acteurs comme les charretiers est central. Ils assurent une pré-collecte adaptée aux ruelles étroites, là où les camions ne passent pas toujours facilement. Cette organisation est souvent invisible dans les politiques publiques, mais elle fait la différence entre un quartier abandonné aux dépôts informels et un quartier qui retrouve une discipline collective. C’est aussi pour cela que les expériences locales de gestion des déchets intéressent de plus en plus les collectivités africaines : elles reposent moins sur de grands équipements que sur des circuits courts, des habitudes nouvelles et une gouvernance de proximité.

Le cas de Rufisque est d’autant plus important que le département connaît une croissance rapide. L’ANSD estime sa population à 818 337 habitants en 2023, ce qui en fait l’un des moteurs démographiques de la région de Dakar. Dans ce contexte, chaque quartier qui améliore sa gestion des déchets allège un peu la pression sur l’ensemble du système urbain. Les effets ne sont pas les mêmes pour tout le monde : pour les ménages, cela signifie moins d’insalubrité ; pour les femmes, davantage d’outils d’organisation et parfois de financement ; pour les jeunes, une porte d’entrée vers des métiers verts ; pour la mairie, un laboratoire de politique locale.

Une expérience locale qui parle à l’Afrique urbaine

Au-delà de Rufisque, l’expérience dit quelque chose de l’Afrique urbaine contemporaine. Les villes grossissent vite, les décharges saturent, et les communes doivent composer avec des moyens limités. Dans ce paysage, les solutions les plus efficaces sont souvent celles qui mêlent tri, recyclage, sensibilisation et petite économie locale. La ZEC de Thiawlène montre aussi qu’un partenariat entre une collectivité sénégalaise et une commune étrangère peut produire autre chose qu’un projet vitrine : il peut soutenir une pratique utile, reproductible et ancrée dans le quotidien.

La portée continentale tient là : les villes africaines cherchent des modèles de gestion des déchets compatibles avec l’urbanisation rapide, la rareté des ressources et la nécessité de créer des revenus. L’initiative de Rufisque s’inscrit dans cette recherche, tout comme d’autres démarches de valorisation des déchets observées dans des communes sénégalaises. Ce qui sera à surveiller, désormais, ce n’est pas seulement le maintien du site de Thiawlène, mais sa capacité à tenir dans la durée, à s’étendre à d’autres quartiers et à s’intégrer pleinement aux politiques publiques de la ville et de la région de Dakar.