À Rabat, le football mondial se joue aussi dans les couloirs

Dans le football africain, les grandes batailles ne se limitent plus au terrain. Elles se jouent aussi dans les salles de réunion, là où se décident les financements, les droits commerciaux et les alliances qui pèsent sur l’avenir des fédérations. Rabat est devenue l’un de ces centres nerveux. La capitale marocaine accueille déjà le bureau africain de la FIFA, et c’est dans cette ville que doit se tenir, le 18 mars 2027, le 77e congrès électif de l’instance mondiale.

Le contexte régional compte autant que le symbole. Le Maroc co-organisera la Coupe du monde 2030 avec l’Espagne et le Portugal, tandis que la CAF a multiplié les réunions et les compétitions à Rabat ces derniers mois. Cette concentration d’événements place le royaume au croisement de plusieurs rapports de force : celui de la FIFA, celui de la CAF, mais aussi celui des confédérations rivales qui contestent désormais la manière dont Gianni Infantino gouverne l’instance mondiale.

Une majorité africaine qui reste derrière le président sortant

Le 29 avril 2026, à Vancouver, les associations membres de la CAF ont voté à l’unanimité pour soutenir la réélection de Gianni Infantino à la présidence de la FIFA pour le cycle 2027-2031. Ce soutien officiel ne s’est pas effondré malgré la montée des critiques venues d’Europe, d’Amérique du Nord et d’Asie. La CAF représente 54 associations nationales, soit un bloc électoral décisif dans une élection où la géographie du vote compte autant que les débats de principe.

Ce ralliement africain s’explique par plusieurs facteurs. D’abord, la FIFA reste un financeur essentiel pour une grande partie des fédérations du continent. Ensuite, Infantino a souvent mis en avant l’augmentation des investissements vers l’Afrique et l’élargissement du Mondial à 48 équipes, qui a porté à neuf le nombre de places directes attribuées au continent pour la Coupe du monde 2026, contre cinq auparavant. Ce gain de visibilité sportive pèse lourd dans l’appréciation des dirigeants africains.

Le Maroc occupe, dans ce jeu, une position singulière. La Fédération royale marocaine de football est représentée au Conseil de la FIFA par Fouzi Lekjaa, tandis que le pays accueille aussi des installations stratégiques de l’instance. Rabat n’est donc pas seulement un décor. C’est un lieu où se croisent les intérêts d’un pays hôte, d’une confédération continentale et d’une fédération mondiale qui cherche à stabiliser sa base politique.

La contestation s’organise sur trois continents

En face, la riposte s’est structurée rapidement. Le 10 août 2026, l’UEFA, la Concacaf et l’AFC ont dénoncé ensemble la tentative de la FIFA d’ouvrir son projet commercial à des investisseurs privés, via ce qui avait été présenté sous le nom de FIFA Forward Enterprise. Leur message est net : la confiance a été rompue, non pas par une simple erreur de procédure, mais par la manière dont le projet a été conçu, présenté puis retiré.

Le cœur du dossier est financier. La proposition visait à céder jusqu’à 20 % d’une entité commerciale liée aux revenus du Mondial, pour une valorisation évoquée autour de 20 milliards de dollars. Le projet a finalement été abandonné le 1er août, après une forte contestation interne. Pour ses adversaires, la question dépasse le seul montage. Elle touche à la gouvernance : qui décide, avec quelles consultations, et au bénéfice de qui ?

Cette bataille révèle aussi une fracture entre confédérations riches et confédérations dépendantes. L’Europe, l’Asie et l’Amérique du Nord disposent de leviers commerciaux puissants. Beaucoup de fédérations africaines, elles, restent plus exposées aux programmes de développement de la FIFA pour financer leurs structures, leurs compétitions et parfois leur fonctionnement courant. C’est ce déséquilibre qui rend le soutien africain à Infantino politiquement solide, même quand la controverse monte ailleurs.

Ce que Rabat dit du rapport de force africain

Pour l’Afrique, l’enjeu n’est pas seulement de savoir qui dirigera la FIFA. Il concerne aussi la place du continent dans la circulation des ressources du football mondial. Depuis plusieurs années, la CAF cherche à renforcer sa crédibilité institutionnelle, à améliorer sa gouvernance et à consolider ses revenus. Dans ce cadre, le soutien à Infantino traduit à la fois un calcul politique et une lecture utilitariste : préserver l’accès aux financements, aux compétitions élargies et à l’influence dans les négociations globales.

Le Maroc tire également parti de cette centralité. Le pays s’impose comme plateforme de négociation pour les instances du football africain et mondial, tout en préparant la CAN féminine 2026 et sa coorganisation du Mondial 2030. Cette accumulation d’échéances confirme une stratégie de long terme : faire de Rabat un point d’ancrage administratif, sportif et diplomatique du football continental.

Reste la portée continentale. Si la contestation contre Infantino gagne encore du terrain, le prochain congrès électif de la FIFA à Rabat, le 18 mars 2027, deviendra un test majeur pour la cohésion du bloc africain. L’Afrique y pèsera moins comme théâtre de crise que comme arbitre potentiel d’un rapport de force mondial. C’est là que se jouera, en partie, la capacité du continent à transformer son poids numérique en véritable pouvoir de décision.