À N’Djamena, l’eau n’est plus seulement une urgence locale
Au Tchad, l’eau dit beaucoup plus qu’une question de robinets. Elle raconte la santé publique, la sécurité alimentaire, les déplacements de populations et la capacité d’un État à protéger ses villes comme ses campagnes. À N’Djamena, le Forum africain de l’eau a remis ce sujet au centre du débat continental, au moment même où l’Afrique en a fait une priorité politique en 2026.
Ce choix de N’Djamena n’est pas anodin. La capitale tchadienne se trouve au croisement du Chari et des tensions climatiques qui frappent le Sahel et l’Afrique centrale. Le pays reste l’un des plus vulnérables au climat, et la Banque mondiale rappelle que le Tchad subit une forte pression hydrique, dans un contexte où les inondations, les sécheresses et la variabilité des pluies compliquent l’accès à l’eau potable.
Un forum porté par le Tchad et la Banque mondiale
Le Forum africain de l’eau s’est tenu les 15 et 16 juillet 2026 à N’Djamena, puis s’est achevé le jeudi 17 juillet selon le traitement publié par les médias présents sur place. L’événement a été organisé avec la Banque mondiale autour du thème « De la Vision à l’Action ». Son objectif affiché était clair : faire passer les promesses politiques vers des financements et des projets concrets pour l’eau et l’assainissement.
La Banque mondiale a présenté la rencontre comme une plateforme destinée à renforcer la collaboration, à approuver une feuille de route sur les investissements WASH+ — c’est-à-dire eau, assainissement et hygiène — et à mobiliser les financements nécessaires pour accélérer la sécurité hydrique sur le continent. La présence du président tchadien Mahamat Idriss Déby et d’Anna Bjerde, directrice générale des opérations de l’institution, a donné à l’événement un niveau politique élevé.
En amont, les autorités tchadiennes avaient déjà préparé ce rendez-vous. Le 22 mai 2026, un point de presse à N’Djamena avait confirmé la tenue du forum et son ambition d’« accélérer » les engagements en faveur de l’accès à l’eau et à l’assainissement. Cette séquence montre que le forum n’était pas une simple conférence de plus, mais une étape de mise en cohérence entre discours, priorités budgétaires et appui international.
Ce que le continent dit désormais de l’eau
Le contexte africain donne à cette rencontre un relief particulier. L’Union africaine a fait de 2026 l’année de « la disponibilité durable de l’eau et des systèmes d’assainissement sûrs », en lien avec l’Agenda 2063, son cadre stratégique de long terme. À Addis-Abeba, les chefs d’État ont placé l’eau au rang de priorité continentale. Autrement dit, N’Djamena n’a pas accueilli un forum isolé, mais l’un des lieux où cette nouvelle hiérarchie politique devait prendre forme.
Cette inflexion est importante. Pendant longtemps, l’eau a été traitée en Afrique comme une question technique, renvoyée aux ministères sectoriels ou aux bailleurs. Le message de 2026 est plus large : sans eau, il n’y a ni santé, ni productivité, ni stabilité territoriale. L’Union africaine a d’ailleurs présenté l’eau et l’assainissement comme des leviers de transformation économique, de résilience climatique et de sécurité alimentaire.
Le Tchad se situe au cœur de cette équation. Pays sahélien et enclavé, il combine croissance démographique, pression sur les ressources et fragilité des infrastructures. La Banque mondiale rappelle aussi que le pays a enregistré, en 2024, des inondations parmi les plus meurtrières depuis des décennies, avec 576 morts et 1,9 million de personnes touchées à l’échelle nationale. N’Djamena a été relativement épargnée, mais la capitale reste exposée.
Des enjeux très concrets pour les Tchadiens
Sur le terrain, le défi dépasse la simple extension d’un réseau. Dans les quartiers périphériques de N’Djamena comme dans les provinces, l’accès à l’eau dépend encore trop souvent de forages, de puits, de points de vente privés ou de solutions provisoires. Quand la saison des pluies dégrade les routes, l’approvisionnement se complique. Quand les nappes se raréfient, les coûts montent. Dans les villages, ce sont souvent les ménages, et d’abord les femmes, qui absorbent le temps et la fatigue liés à la recherche d’eau.
Pour les autorités, l’enjeu est budgétaire autant que politique. Le pays fait face à des besoins massifs en énergie, en santé, en éducation et en infrastructures, dans un contexte de fragilité institutionnelle. La Banque mondiale a d’ailleurs rappelé récemment que son cadre de partenariat avec le Tchad met l’accent sur le capital humain, l’énergie et la sécurité alimentaire. L’eau s’inscrit donc dans une équation plus vaste : celle d’un service public capable de tenir face au climat et à la démographie.
Pour l’économie informelle, très présente dans les villes tchadiennes, l’eau fiable change tout. Elle sécurise les petits commerces alimentaires, les activités de transformation, les marchés et les services de proximité. À l’inverse, les coupures et la mauvaise qualité de l’eau renchérissent les dépenses quotidiennes et fragilisent les revenus les plus modestes. Le forum de N’Djamena a donc aussi parlé de pouvoir d’achat, même si le vocabulaire employé était celui de la sécurité hydrique.
Une portée régionale qui dépasse le Tchad
Le choix de N’Djamena résonne aussi à l’échelle régionale. Le Tchad est au croisement du Sahel, du bassin du Lac Tchad et de l’Afrique centrale. Les tensions sur l’eau y touchent plusieurs États à la fois. Elles affectent l’agriculture, l’élevage, la mobilité transfrontalière et, plus largement, les équilibres entre zones urbaines et zones rurales. Dans cet espace, la sécurité hydrique est aussi une question de stabilité régionale.
La Banque mondiale a annoncé en juin 2026 un financement de 160 millions de dollars pour améliorer la sécurité de l’eau et l’adaptation au climat dans plusieurs provinces tchadiennes. Ce type d’engagement montre que le forum n’est pas seulement symbolique. Il peut servir de point d’entrée à des programmes plus larges, notamment en direction des villes secondaires et des territoires les plus exposés.
La question désormais n’est plus de savoir si l’eau est un sujet majeur pour le Tchad et l’Afrique. Elle l’est déjà. La vraie question est celle du passage à l’exécution : qui finance, qui entretient, qui régule et qui protège les ouvrages quand les pluies deviennent imprévisibles et que la demande continue de monter ? C’est sur cette ligne de crête que le forum de N’Djamena a pris tout son sens.