À Mpigi, un chantier qui dépasse la seule question du carburant

À Kampala, le prix du carburant ne se joue pas seulement dans les stations-service. Il dépend aussi d’un autre maillon, plus discret : la capacité du pays à garder du stock, à le déplacer et à le distribuer sans rupture. C’est tout l’enjeu du nouveau terminal lancé à Namwabula, dans le district de Mpigi, à l’ouest de l’aire métropolitaine de Kampala.

Le projet arrive à un moment où l’Ouganda veut transformer sa future production pétrolière en outil d’industrialisation. Le pays prépare à la fois une raffinerie à Hoima, dans l’ouest, et les infrastructures nécessaires pour transporter, stocker et expédier les produits raffinés. Mpigi n’est donc pas un simple site logistique. C’est une pièce d’un système énergétique plus large, pensé pour relier l’Albertine Graben à la capitale et, à terme, aux marchés régionaux.

Le terminal Kampala Storage Terminal, développé par la compagnie publique Uganda National Oil Company, doit aussi réduire la dépendance aux importations arrivant par un seul corridor et amortir les chocs sur l’approvisionnement intérieur. Dans un pays où les transports, l’agroalimentaire, le commerce formel et une grande partie de l’économie informelle dépendent du diesel et de l’essence, le stockage est un sujet de sécurité économique autant que de politique énergétique.

Ce que prévoit le projet et pourquoi il compte

Le 17 septembre 2026, les autorités ont lancé les travaux du terminal de Mpigi. L’infrastructure doit coûter environ 310 millions de dollars et offrir une capacité de stockage allant jusqu’à 320 millions de litres de produits pétroliers. Elle pourra recevoir de l’essence, du diesel et du kérosène.

La capacité annoncée dépasse largement l’actuel terminal public de Jinja, qui dispose de 30 millions de litres, et complète les dépôts privés déjà installés dans le centre du pays. À l’échelle nationale, cela change le rapport de force entre importation, stockage et distribution. L’Ouganda consomme environ 240 millions de litres de produits pétroliers par mois. À pleine capacité, Mpigi représenterait donc un peu plus d’un mois de consommation nationale, hors aviation.

Le site doit aussi s’inscrire dans un enchaînement technique plus vaste. La future raffinerie de Hoima, annoncée de longue date, doit être reliée à Mpigi par un oléoduc multiproduits de 211 kilomètres. Le terminal de Mpigi servira alors de point de réception et de redistribution. Il est également appelé à travailler avec un futur terminal de raffinage distant, conçu pour recevoir, stocker et expédier les produits issus de l’activité locale. Dans le vocabulaire du secteur, il s’agit d’un maillon intermédiaire essentiel entre la production et le marché.

Cette architecture a un intérêt stratégique. Quand les stocks sont concentrés dans un seul corridor, une panne, une rupture de transport ou une perturbation régionale peut vite devenir une crise nationale. En multipliant les réserves et les points de passage, Kampala cherche à se donner davantage de marge face aux à-coups du marché international et aux incidents logistiques.

Une décision inscrite dans la feuille de route économique du pays

Le chantier de Mpigi s’aligne sur le quatrième Plan national de développement, qui couvre la période 2025/26-2029/30. Ce document fixe une cible de croissance de 10,1 % en 2029/30, contre 6,6 % en 2024/25, et projette un PIB de 158 milliards de dollars à cet horizon. Il place aussi l’hydrocarbure, l’énergie et les infrastructures productives au cœur de la stratégie de transformation.

Cette trajectoire ne concerne pas seulement l’État. Elle touche aussi les ménages, les transporteurs, les distributeurs et les entreprises qui dépendent du coût du litre pour fixer leurs prix. Une meilleure capacité de stockage peut limiter les tensions de court terme, mais elle ne supprime pas la sensibilité du marché ougandais aux variations extérieures. Tant que le pays importe une part importante de ses produits finis, le prix local reste exposé au fret, au change et aux conditions d’approvisionnement régionales.

Le projet éclaire également le rôle de l’aire métropolitaine de Kampala. Mpigi fait partie de cette ceinture urbaine élargie qui relie la capitale aux districts voisins. Installer une grande infrastructure énergétique à proximité de cette zone renforce le poids logistique du centre du pays. Cela soutient la distribution vers l’ensemble du territoire, mais cela impose aussi des exigences fortes en matière d’aménagement, de sécurité industrielle et de gestion environnementale. Le choix du site montre que l’État ougandais veut rapprocher les réserves des principaux bassins de consommation, sans attendre la seule montée en puissance de la raffinerie.

Un signal pour l’Afrique de l’Est et pour la future économie pétrolière ougandaise

Au-delà du cas ougandais, Mpigi raconte une tendance régionale. En Afrique de l’Est, plusieurs pays tentent de mieux maîtriser leurs chaînes énergétiques, de la production au stockage, afin de réduire leur exposition aux perturbations extérieures. L’Ouganda avance ainsi sur deux fronts à la fois : la valorisation de ses ressources pétrolières et la sécurisation de son marché intérieur. Dans les deux cas, l’objectif est le même : garder davantage de valeur ajoutée dans le pays et mieux piloter les flux physiques.

Cette logique a aussi une portée politique. Un projet de cette taille crée des attentes sur les délais, le financement, les raccordements et la gouvernance. Dans le contexte ougandais, où plusieurs grands chantiers publics accusent souvent des retards, la vitesse d’exécution sera observée de près. Le terminal de Mpigi devra prouver qu’il n’est pas seulement un symbole de la future industrie pétrolière, mais un outil opérationnel capable de stabiliser les stocks et d’absorber la montée en puissance des projets liés au pétrole.

La suite se jouera dans la coordination entre la raffinerie de Hoima, l’oléoduc multiproduits, les dépôts de la région de Kampala et la politique d’importation. Si cet ensemble fonctionne, l’Ouganda pourra disposer d’un système plus intégré, plus résilient et mieux adapté à sa croissance démographique et industrielle. S’il avance par à-coups, le pays restera exposé aux mêmes fragilités, malgré des infrastructures plus ambitieuses.

Pour l’Afrique de l’Est, le chantier de Mpigi est donc plus qu’un investissement national. Il teste la capacité d’un État à convertir des ressources encore en attente de production en réseau économique concret. C’est ce passage, du sous-sol au stockage puis au marché, qui dira si la promesse pétrolière ougandaise devient un levier durable de développement.