À Moscou, les discours sur la souveraineté se mêlent aux négociations sur les armes, les ressources et la sécurité. Pour les gouvernements africains réunis les 28 et 29 octobre 2026, le défi consiste à convertir cette ouverture diplomatique en résultats concrets, sans réduire leurs choix à un alignement entre puissances.
Un forum où chaque partenariat se mesure aux résultats
Le troisième sommet Russie-Afrique s’est ouvert mercredi 28 octobre dans la capitale russe. Il réunit des dirigeants et des délégations de pays africains autour de discussions politiques, économiques et sécuritaires. L’Union africaine est représentée par son président en exercice, le Burundais Évariste Ndayishimiye, qui copréside le sommet avec Vladimir Poutine. La rencontre s’inscrit dans la continuité des éditions de Sotchi, en 2019, et de Saint-Pétersbourg, en 2023.
La deuxième journée, jeudi 29 octobre, a notamment donné lieu à une séance plénière au Kremlin. Vladimir Poutine y a défendu un ordre mondial « multipolaire », où les décisions internationales seraient moins concentrées entre les mains des puissances occidentales. Il a aussi présenté la Russie comme un partenaire respectueux de la souveraineté africaine. Ce discours résonne avec les demandes de nombreux États du continent pour une représentation plus forte dans les institutions mondiales.
Mais les mots ne suffisent pas à établir l’équilibre d’un partenariat. Lors du sommet précédent, l’Union africaine avait appelé à juger la coopération à l’aune de ses réalisations et de ses effets concrets. La question reste centrale : quelles promesses deviennent des échanges, des investissements, des formations ou des infrastructures effectivement accessibles aux économies africaines ?
Des intérêts africains qui ne se confondent pas
Les prises de parole ont aussi rappelé que les crises internationales ont des conséquences directes sur le continent. Le président de la République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi, a évoqué le conflit dans l’est de son pays et les effets de la guerre en Ukraine et des tensions au Moyen-Orient sur les prix des denrées, de l’énergie et des engrais. Il a demandé à la Russie, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, de soutenir l’application des décisions réclamant le retrait du M23 du territoire congolais. Cette demande est rapportée par les comptes rendus du sommet.
La situation de l’est de la RDC relève d’un conflit régional complexe, où interviennent des groupes armés et des États voisins. Kinshasa accuse le Rwanda de soutenir le M23 ; Kigali rejette cette accusation. Le fait que le Rwanda ait été représenté au sommet par son Premier ministre, tandis que le président Paul Kagame était absent, ne permet pas à lui seul de tirer de conclusion sur la diplomatie entre les deux pays. D’éventuels échanges entre responsables doivent être distingués des décisions vérifiables sur le terrain.
Les priorités diffèrent également d’une capitale à l’autre. Pour les autorités, les rencontres bilatérales peuvent ouvrir des options en matière de défense, d’énergie ou de commerce. Pour les populations, l’enjeu se mesure plutôt à la disponibilité et au coût des produits essentiels, à la sécurité et aux possibilités d’emploi. Les bénéfices d’accords conclus au sommet ne sont donc ni automatiques ni uniformément répartis entre villes, régions rurales et secteurs économiques.
L’annonce militaire éthiopienne, signal fort et questions ouvertes
Le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a annoncé le 28 octobre que son pays avait reçu 12 avions de combat russes Su-35 et qu’il devait aussi acquérir quatre systèmes de défense antiaérienne S-400. L’annonce a été reprise par plusieurs médias, dont Reuters et Associated Press. Abiy a précisé que les avions étaient arrivés plus tôt que prévu, dans le cadre d’un accord antérieur avec Moscou. Les modalités financières et le calendrier de livraison des systèmes S-400 ne sont pas détaillés dans les informations disponibles.
Cette annonce intervient dans un contexte de tensions entre l’Éthiopie et l’Érythrée, ainsi que d’instabilité dans les régions éthiopiennes du Tigré et de l’Amhara. Elle souligne la place de la coopération militaire dans les relations entre Addis-Abeba et Moscou. Elle ne permet toutefois pas, à elle seule, de conclure à une évolution immédiate des rapports de force régionaux. Le détail des livraisons, leur mise en service et les réactions des pays voisins restent à suivre.
Pour les gouvernements concernés, l’acquisition d’équipements peut répondre à des préoccupations de défense. Elle pose aussi des questions sur les coûts, la maintenance, la formation et les ressources publiques mobilisées. Ces conséquences ne se confondent pas avec celles ressenties par les ménages, notamment lorsque les budgets nationaux doivent arbitrer entre dépenses militaires et services publics.
Le test : engagements, suivi et marge de négociation
Le sommet se tient alors que la Russie cherche à consolider ses relations diplomatiques et économiques en Afrique, tandis que les pays africains multiplient les partenariats avec différentes puissances. Ce mouvement n’est pas uniforme : les priorités de l’Éthiopie dans la Corne de l’Afrique ne sont pas celles de la RDC dans la région des Grands Lacs, ni celles des États d’Afrique de l’Ouest ou australe. L’Union africaine offre un cadre continental, mais les décisions de défense et de commerce restent largement nationales.
La séance plénière met ainsi en regard deux réalités. Plusieurs dirigeants soutiennent une réforme de l’ordre international et une voix africaine plus influente. Dans le même temps, la force de cette position dépend de la capacité des États à négocier des accords transparents, à diversifier leurs partenaires et à en suivre l’exécution. Un discours de souveraineté peut ouvrir une discussion ; il ne garantit pas, à lui seul, un rapport de force équilibré.
La portée du rendez-vous se vérifiera après les poignées de main : dans les textes adoptés, les contrats précisés et les engagements tenus. Pour les pays africains, l’enjeu n’est pas seulement d’être entendus à Moscou. Il est de conserver une marge de décision et d’obtenir des coopérations dont les effets puissent être évalués dans chaque contexte national.
Sources de recoupement : Agence de presse sénégalaise sur l’ouverture du sommet, Associated Press sur la séance plénière du 29 octobre, Al Jazeera sur l’annonce éthiopienne et Horn Diplomat sur les livraisons annoncées.