Quand l’insécurité pousse les familles vers les hôpitaux
Dans l’Extrême-Nord du Cameroun, la peur ne s’arrête pas aux villages attaqués. Elle se prolonge dans les salles d’attente, sur les lits de pédiatrie et jusque dans les blocs opératoires. À Mora, une ville-frontière du département du Mayo-Sava, chaque nouvel épisode de violence ajoute des patients à un système de santé déjà étiré par les déplacements de population et les besoins du quotidien.
Le phénomène n’est pas nouveau. La zone de Mora se trouve au cœur du bassin du lac Tchad, où les incursions de groupes armés, les déplacements internes et l’accès irrégulier aux soins se croisent depuis des années. Les organisations humanitaires y décrivent une situation durable, marquée par des besoins de santé, de nutrition et de protection, avec des contraintes plus fortes encore dans les localités proches de la frontière nigériane.
À Mora, les structures sanitaires absorbent le choc
Le 17 septembre, une attaque survenue à Madegoua, près de Makary, a fait au moins 15 morts selon plusieurs sources concordantes, après une première estimation plus basse relayée dans la journée. Dans la même séquence d’insécurité, des familles ont quitté les zones touchées pour rejoindre des localités plus sûres, dont Kousseri, à la recherche d’un abri, d’un appui familial ou d’un dispensaire accessible.
Ce mouvement n’est pas sans effet à Mora. L’hôpital de district y reçoit déjà les cas ordinaires d’une ville carrefour, mais aussi les urgences liées à l’insécurité. La pression est visible en pédiatrie, où la capacité annoncée de 18 lits a été dépassée par 31 patients, obligeant l’équipe à ajouter des matelas au sol pour faire face à l’afflux. Dans le bloc opératoire, le personnel dit traiter des urgences de césarienne, des accidents de la route et des cas qui nécessitent une intervention rapide.
Cette surcharge se comprend aussi à l’échelle locale. Un document communal consulté pour Mora mentionne 244 330 habitants en 2013, sur la base du recensement de 2005, et recense un district de santé, 14 centres de santé fonctionnels, deux centres médicaux d’arrondissement et un hôpital de district. À l’échelle de l’agglomération, les estimations varient selon les sources, mais toutes convergent sur un point : Mora est un pôle de services pour un vaste arrière-pays.
Les centres de santé installés dans les villages voisins travaillent, eux, sous contrainte. Les responsables sanitaires locaux expliquent qu’ils se trouvent parfois dans des zones d’insécurité où l’activité est interrompue ou fortement réduite. La conséquence est simple : les malades se rabattent sur Mora, qui devient à la fois point d’accueil, centre de tri et dernier recours.
Un plateau technique renforcé, mais pas encore suffisant
L’hôpital de district de Mora a pourtant bénéficié d’un renforcement récent. En mai 2024, le bloc opératoire réhabilité et équipé avec l’appui de Médecins Sans Frontières a été rétrocédé à l’État camerounais. Les travaux ont permis de moderniser le service de chirurgie, avec des salles d’hospitalisation et une salle de réveil, tandis que les équipes humanitaires ont continué d’appuyer l’établissement dans une zone où elles sont présentes depuis 2015.
Mais le renfort ne compense pas tout. MSF indique qu’en 2024, elle a encore consolidé la chirurgie d’urgence à Mora, dans une région où l’insécurité limite l’accès aux soins et où les structures périphériques restent vulnérables. L’organisation souligne aussi avoir réalisé des milliers d’interventions chirurgicales depuis 2021, signe que la demande reste élevée malgré l’amélioration du plateau technique.
Le défi ne concerne pas seulement les blessés de guerre ou les urgences chirurgicales. Dans le Far North, les services de santé doivent aussi gérer le paludisme, la malnutrition, la poliomyélite, la rougeole et d’autres maladies évitables, sur fond de déplacements et de difficultés d’accès. L’UNICEF rappelle que les districts les plus exposés, dont Kousseri, Maroua, Mora et Mokolo, ont besoin d’approches mobiles et communautaires pour ne pas laisser des enfants sans vaccin ou sans traitement.
À cela s’ajoute un problème social majeur : beaucoup de déplacés arrivent sans argent ni effets personnels. Dans ce contexte, la gratuité des soins pour les enfants de 0 à 15 ans pendant le pic de paludisme, ou l’accueil des cas vulnérables, devient un filet de sécurité indispensable. Mais un filet de sécurité n’est pas une solution durable quand l’afflux dépasse les capacités initiales.
Au-delà de Mora, une alerte pour toute l’Extrême-Nord
La situation de Mora dit quelque chose de plus large sur le Cameroun du Nord. Dans cette partie du pays, les violences liées au bassin du lac Tchad se superposent aux vulnérabilités structurelles : routes fragiles, services de base inégalement répartis, pauvreté rurale, mobilité des familles et dépendance à quelques centres urbains pour les soins spécialisés. C’est précisément ce type de configuration qui transforme un hôpital de district en bouclier social de première ligne.
Le Cameroun n’est pas isolé dans cette équation. L’Extrême-Nord est lié au destin sécuritaire du bassin du lac Tchad, qui concerne aussi le Nigeria, le Tchad et le Niger. Les réponses passent donc par la coopération régionale, notamment autour de la Force multinationale mixte, mais aussi par des investissements civils dans la santé, l’eau, la nutrition et la prise en charge des déplacés. Sans ces services, chaque attaque déplace le problème un peu plus loin, de la périphérie vers les centres de santé.
À Yaoundé, l’enjeu est clair : protéger les populations de l’Extrême-Nord ne consiste pas seulement à sécuriser des localités. Il faut aussi maintenir les structures sanitaires debout, disponibles et accessibles. À Mora, la pression sur les lits de pédiatrie rappelle qu’une crise sécuritaire finit souvent, très concrètement, par devenir une crise de santé publique.