À Maroua, le tourisme ne se mesure plus seulement aux paysages
Dans l’Extrême-Nord camerounais, le tourisme ne dépend pas uniquement de la beauté d’un site. Il repose aussi sur une question simple : peut-on s’y rendre, y rester, puis repartir sans crainte ? À Maroua, cette équation a longtemps tourné contre les guides, les artisans et les hôteliers, dans une région où la sécurité pèse encore sur les mobilités, les échanges et les petits revenus urbains. Les autorités de défense continuent d’ailleurs de présenter l’Extrême-Nord comme une zone exposée à des incursions de Boko Haram et d’ISWAP, deux factions issues de l’insurrection née autour du lac Tchad.
La ville de Maroua, capitale régionale de l’Extrême-Nord, occupe une place charnière dans le dispositif économique du septentrion camerounais. Elle se situe au croisement des axes vers Kousséri, Mora, Mokolo et Garoua, dans une région qui dépend aussi des échanges avec le Tchad et le Nigeria, au sein de la CEMAC, l’espace économique d’Afrique centrale. Dans ce contexte, chaque alerte sécuritaire réduit bien plus qu’un simple déplacement touristique : elle fragilise un tissu de services déjà étroit.
Un secteur local qui a décroché après le choc sécuritaire
Le contraste est net. En 2013, la région a encore accueilli plus de 10 000 touristes occidentaux, d’après la délégation régionale du tourisme. Deux ans plus tard, ce flux s’est quasiment évaporé. Le même responsable a également indiqué qu’en 2025 la région n’avait enregistré que 26 touristes occidentaux, puis deux seulement depuis le début de l’année en cours. Ces chiffres dessinent une chute brutale, même si le décompte repose sur l’administration touristique locale et gagnerait à être croisé par des statistiques nationales plus complètes.
Sur le terrain, les effets sont visibles. Au centre artisanal, des vendeurs tiennent encore leurs étals, mais l’activité touristique ne joue plus son rôle d’appoint. Des guides ont quitté les villages de Rhumsiki, Kapsiki, Waza, Maga ou Pouss, des noms qui comptaient parmi les haltes les plus connues de la région. D’autres ont changé de métier, en se tournant vers la location de véhicules ou les commissions d’intermédiation. Ce basculement dit quelque chose de plus large : quand le visiteur disparaît, c’est toute une économie de proximité qui se contracte.
Ce recul n’est pas né d’un seul facteur. Il s’est construit avec l’insécurité, les restrictions de mouvement, les enlèvements sur les axes routiers et la persistance d’incursions armées dans les départements du Mayo-Sava, du Mayo-Tsanaga, du Logone-et-Chari et, plus récemment, du Mayo-Danay. En août 2025, l’enlèvement de dix passagers sur l’axe Kousséri-Maroua a encore rappelé la vulnérabilité des liaisons terrestres. Dans une zone touristique, ce type d’épisode pèse immédiatement sur la réputation d’un itinéraire.
Sécuriser, reconstruire, reconvertir
Face à cette situation, les autorités locales ont adopté une logique d’escorte ponctuelle pour certains visiteurs, afin de limiter les risques sur les trajets sensibles. Cette mesure reste une réponse pratique, mais elle ne remplace pas un climat de confiance durable. À l’échelle régionale, l’État camerounais maintient en parallèle des opérations militaires, notamment dans le cadre de la Force multinationale mixte de la Commission du bassin du lac Tchad, qui agit contre Boko Haram dans l’espace frontalier.
Le gouvernement a aussi relancé des chantiers d’infrastructures et de reconstruction dans l’Extrême-Nord, avec des routes, des équipements publics et des projets destinés à soutenir l’activité économique. En 2025, le programme de reconstruction de la région a été présenté comme en cours d’exécution depuis 2022, tandis que plusieurs travaux routiers restaient suivis de près. Pour le tourisme, l’enjeu est clair : relier les sites, sécuriser les trajets et redonner de la visibilité aux circuits locaux. Sans routes fiables, sans hébergement rassurant et sans communication crédible, les montagnes de Rhumsiki ou les paysages de l’Extrême-Nord restent à distance.
La question dépasse enfin Maroua. Elle concerne tout le Cameroun septentrional et, au-delà, l’ensemble du bassin du lac Tchad. Quand l’insécurité verrouille une région frontalière, ce sont les recettes locales, les marchés transfrontaliers, les emplois saisonniers et la circulation des visiteurs qui se replient en même temps. Dans un pays où le tourisme intérieur reste encore sous-développé, la reconversion des guides vers d’autres zones du territoire peut offrir une solution partielle. Mais la vraie relance passera surtout par la réduction durable de la menace, la remise en valeur des sites et une stratégie régionale capable de faire revenir les visiteurs sans les exposer.