Dans les comptes pétroliers, l’ombre d’un contrôle plus serré
À Malabo, la question n’est plus seulement de savoir combien le pétrole rapporte. Elle est devenue plus précise : qui touche les fonds liés à la filière, à quelle date, et pour quel usage réel ? En Guinée équatoriale, cette exigence de traçabilité prend du poids au moment où l’État cherche à réduire sa dépendance aux hydrocarbures, encore au cœur de ses recettes publiques et de son économie.
Cette séquence s’inscrit aussi dans une reprise en main plus large des entreprises publiques et des entités à participation étatique. Au début de 2026, les autorités ont lancé un audit de plusieurs structures publiques ; une première vague a porté sur 27 entités, avec l’objectif affiché d’améliorer leur rentabilité et de renforcer les recettes non pétrolières. Dans un pays membre de la CEMAC, où la pression budgétaire reste forte, ce resserrement de la chaîne de contrôle n’est pas anodin.
Les faits : des fonds techniques et de formation passés au crible
Le mercredi 16 septembre 2026, le vice-président Teodoro Nguema Obiang Mangue a rendu public le résultat d’un examen portant sur plusieurs comptes du ministère des Hydrocarbures, des Mines et de l’Électricité. Selon ce rapport, des irrégularités ont été relevées sur 2,596 milliards de FCFA, soit un peu plus de 4 millions de dollars. Une enquête locale a confirmé la présentation du dossier au Palais du Peuple de Malabo, le mardi 15 septembre, et a précisé que les montants concernaient des honoraires techniques et des fonds de formation du personnel du ministère.
Le périmètre examiné couvre deux périodes. D’abord, les années 2023 à 2026, durant lesquelles les gestionnaires concernés auraient signalé plusieurs anomalies. Ensuite, les exercices 2017 à 2022, quand ces versements transitaient par le compte de l’ancienne Société Générale de Banques en Guinée équatoriale, devenue VistaBank GE. La commission de contrôle y a relevé plus de 867 millions de FCFA de paiements dont l’origine n’a pas été justifiée, alors que ces mouvements avaient été validés par des signataires habilités.
Le rapport cite aussi le cas d’Equatorial Atlantic S.A. Dans ce dossier, des paiements liés à un contrat auraient circulé par les comptes des honoraires techniques et du fonds de formation, à hauteur de 89 millions de FCFA et de 1,2 milliard de FCFA respectivement. Après la présentation des conclusions, les autorités ont ordonné le remboursement intégral des fonds concernés ainsi que le paiement des techniciens. Un précédent signal d’alerte avait déjà été évoqué en juillet 2026 autour de plus de 500 millions de FCFA réclamés par ces mêmes techniciens.
Ce que dit ce dossier sur l’économie équato-guinéenne
Cette affaire dépasse le seul registre disciplinaire. Elle touche un secteur qui structure encore largement la vie publique et les finances du pays. La Banque mondiale estime que les hydrocarbures représentent encore plus de 80 % des recettes en Guinée équatoriale, tandis qu’un rapport publié en 2025 à Malabo indiquait que les revenus pétroliers avaient reculé de 19,7 % dans l’exécution budgétaire, malgré une hausse des revenus non pétroliers. Autrement dit, chaque franc mal tracé pèse davantage sur un État qui cherche à élargir sa base fiscale.
Les institutions financières internationales décrivent d’ailleurs une économie toujours sous pression. L’AfDB indique que l’activité a reculé de 6,0 % en 2025 après une croissance de 0,9 % en 2024, sur fond de baisse de la production d’hydrocarbures. Le FMI, de son côté, a estimé que la reprise de 2024 n’avait été que modeste, à 0,9 %. Dans ce contexte, les audits ne relèvent pas seulement de la communication politique : ils servent aussi à sécuriser des ressources rares et à éviter que les entités publiques ne deviennent des centres de pertes récurrentes.
La portée régionale est claire. En Afrique centrale, plusieurs économies restent exposées à la dépendance aux matières premières et aux recettes minières ou pétrolières. Quand la Guinée équatoriale renforce ses contrôles, elle envoie aussi un signal à ses partenaires de la CEMAC et à la BEAC : la soutenabilité budgétaire passe par une meilleure gouvernance des flux publics, pas seulement par la remontée des cours du brut.
Une séquence qui résonne bien au-delà de Malabo
Le dossier intervient enfin dans un climat de vigilance accrue sur la corruption. Transparency International attribue à la Guinée équatoriale un score de 15 dans l’Indice de perception de la corruption 2025, pour un classement au 172e rang sur 182 pays et territoires. Ce niveau faible ne dit pas tout d’un système, mais il rappelle la fragilité des garde-fous institutionnels et la nécessité, pour l’exécutif, de transformer les annonces d’audit en procédures durables, vérifiables et suivies.
Pour les autorités, l’enjeu est double. Il faut d’une part rassurer les partenaires économiques et les bailleurs sur la gestion des comptes publics. Il faut d’autre part répondre à une attente intérieure plus concrète : celle d’un État capable de payer ses agents, de financer ses services et de rendre lisibles ses circuits financiers. À Malabo, cette bataille se joue autant dans les ministères que dans les comptes bancaires. Et, dans une économie encore dominée par l’or noir, la crédibilité financière devient elle-même une ressource stratégique.
À l’échelle continentale, la Guinée équatoriale rappelle une vérité connue mais souvent repoussée : la diversification ne se décrète pas seulement dans les discours. Elle suppose des comptes fiables, des institutions de contrôle qui travaillent, et une discipline publique capable de survivre au cycle des hydrocarbures. C’est là que se jouera, dans les mois à venir, la valeur réelle de cette enquête.