À Madagascar, raconter les violences faites aux femmes ou faire entendre le travail d’un artisan ne relève pas du même reportage. Mais les deux sujets ont un point commun : ils rendent visibles des réalités vécues loin des grands discours. La sélection de deux professionnels malgaches pour une bourse de formation radiophonique met ainsi en lumière des récits ancrés dans le quotidien.
Des sujets ancrés dans la vie malgache
Le 2 novembre 2026, à Antananarivo, Nadia Razafimahatratry et Yves Ramarosandratana ont été désignés lauréats de la 13e édition de la Bourse Ghislaine Dupont et Claude Verlon, selon l’annonce liée à la cérémonie. La journaliste a 34 ans et travaille à la Direction régionale de la communication et de la culture dans l’Itasy. Le technicien, âgé de 32 ans, exerce à Radio FAFI.
Le parcours de sélection a réuni cinq journalistes et cinq techniciens malgaches pour deux semaines d’ateliers à l’Office de la radio et de la télévision publique de Madagascar. Les candidats journalistes devaient produire un reportage sur le « Dialogue et tolérance ». Les techniciens, eux, ont réalisé un sujet sonore consacré aux métiers artisanaux de l’île.
Le reportage de Nadia Razafimahatratry porte sur les violences conjugales. Le jury a distingué la force des témoignages et le choix d’aborder une réalité souvent peu médiatisée. Celui d’Yves Ramarosandratana suit le travail d’un forgeron à Mangatany, village situé à environ 35 kilomètres à l’ouest d’Antananarivo. Son sujet fait entendre la fabrication d’une charrue, outil utilisé par des agriculteurs malgaches.
Les deux lauréats doivent bénéficier d’une formation de quatre semaines à Paris au premier trimestre 2027. Le programme, pris en charge par RFI, doit prolonger les compétences acquises pendant les ateliers malgaches. La bourse rend hommage aux journalistes Ghislaine Dupont et Claude Verlon, assassinés à Kidal, dans le nord du Mali, le 2 novembre 2013.
Un chiffre qui demande à être bien lu
Le sujet de Nadia Razafimahatratry prend place dans un contexte documenté, mais les chiffres varient selon les enquêtes et les définitions retenues. L’Enquête démographique et de santé menée à Madagascar en 2021 rapporte que 44 % des femmes non célibataires de 15 à 49 ans ont subi, au cours de leur vie, des violences physiques, émotionnelles ou sexuelles de la part d’un conjoint ou partenaire. Pour les douze mois précédant l’enquête, la proportion indiquée est de 27 %.
Un document de l’Agence française de développement, qui reprend des données de l’Institut national de la statistique, avance pour sa part 41 % de femmes de 15 à 49 ans ayant subi une forme de violence conjugale. Ces chiffres ne sont pas directement interchangeables : population étudiée, période de référence et catégories de violences peuvent différer. Les présenter avec leur source et leur périmètre évite de réduire des expériences diverses à un seul indicateur.
Les données de l’enquête de 2021 montrent aussi des écarts entre territoires. La proportion de femmes déclarant des violences conjugales au cours de leur vie y est estimée à 58 % à Antananarivo, contre 40 % en milieu rural. Ces écarts décrivent des déclarations recueillies par enquête ; ils ne signifient pas que les violences seraient absentes des zones rurales. L’accès aux services, la possibilité de parler sans risque et la reconnaissance des actes peuvent influer sur les réponses.
Au-delà des statistiques, le reportage met en jeu des obstacles concrets : peur des représailles, dépendance économique, stigmatisation et pression à régler les conflits au sein du foyer. Le document de l’AFD relève que la normalisation sociale de certaines violences complique la prise de parole et le recours aux dispositifs de soutien. Nommer ces mécanismes aide à comprendre pourquoi rendre compte du sujet exige prudence, consentement et protection des personnes interrogées.
La radio, un outil de proximité
Les deux travaux retenus se répondent par leur attention aux voix et aux sons. Dans le premier, recueillir des témoignages sur un sujet intime suppose de préserver la sécurité et la dignité des personnes. Dans le second, la prise de son et le montage font entendre un métier, ses gestes et ses outils. Ce sont des choix éditoriaux distincts, mais tous deux reposent sur une présence attentive sur le terrain.
Cette démarche compte dans un pays où les pratiques médiatiques ne se limitent pas à la capitale. Nadia Razafimahatratry travaille dans la région d’Itasy ; le reportage d’Yves Ramarosandratana situe l’activité artisanale à Mangatany. Ces ancrages déplacent le regard vers des expériences locales, sans prétendre résumer Madagascar à un seul territoire ou à une seule réalité.
Le contexte régional est également pertinent. Madagascar est membre de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), organisation de coopération économique et politique réunissant 16 États. Le renforcement des médias de proximité et la formation des journalistes concernent aussi les échanges régionaux : circulation de l’information, couverture des enjeux sociaux et représentation des communautés dans le débat public.
Une formation, puis le travail au quotidien
La bourse porte le nom de deux reporters tués alors qu’ils couvraient le conflit dans le nord du Mali. Elle associe ainsi formation professionnelle et mémoire du journalisme exercé sur le terrain. Pour les lauréats malgaches, l’étape annoncée à Paris en 2027 constitue une occasion de perfectionnement ; son effet durable dépendra aussi des conditions de travail, des moyens techniques et de la place accordée à leurs productions à leur retour.
Reste à suivre la diffusion des deux reportages et la manière dont ils pourront nourrir les conversations publiques à Madagascar. Sur les violences conjugales, l’enjeu est de rendre visibles les faits sans exposer les personnes qui témoignent. Sur l’artisanat, il est de documenter un savoir-faire et son utilité actuelle. Dans les deux cas, le regard journalistique gagne en portée lorsqu’il relie une histoire singulière aux réalités sociales qui l’entourent.