Une carte, mais aussi un rapport de force
Sur les bureaux d’école, dans les salles de réunion et sur les écrans des téléphones, une carte du monde n’est jamais neutre. Elle dit ce que l’on voit, mais aussi ce que l’on croit savoir. C’est précisément sur ce terrain symbolique que le Togo a choisi d’avancer, en portant à New York une résolution qui encourage les États et les institutions à utiliser des projections cartographiques plus fidèles aux superficies réelles, dont Equal Earth.
Pour Lomé, l’enjeu dépasse la géographie scolaire. Il touche à la place de l’Afrique dans l’imaginaire collectif, dans l’édition, dans les outils numériques et dans la manière dont les rapports entre continents sont présentés. L’Union africaine avait déjà soutenu l’initiative au niveau continental en février 2026, avant de la voir remonter jusqu’à l’Assemblée générale des Nations unies.
Le vote intervient alors que le Togo cherche depuis plusieurs années à renforcer son rôle diplomatique en Afrique de l’Ouest et au-delà, en combinant plaidoyer multilatéral, visibilité panafricaine et présence active dans les enceintes internationales. Dans ce registre, Lomé a aussi accueilli en décembre 2025 le 9e Congrès panafricain, un rendez-vous qui a nourri cette séquence diplomatique.
Ce que l’Assemblée générale a adopté
Vendredi 4 septembre 2026, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté la résolution portée par le Togo au nom du Groupe africain. Le texte a été approuvé par 164 voix pour, une voix contre et six abstentions. Les États-Unis ont voté contre.
La résolution n’impose pas une interdiction du Mercator. Elle invite plutôt les gouvernements, les établissements scolaires, les médias, les entreprises et les organisations internationales à privilégier des cartes qui respectent mieux les proportions des continents. L’ONU rappelle ainsi que la projection de Mercator, conçue au XVIe siècle pour la navigation, déforme les superficies, surtout près des pôles.
Le choix de l’Equal Earth n’est pas anodin. Cette projection, créée en 2018, est une projection dite équivalente : elle conserve les surfaces relatives des terres émergées. Autrement dit, elle ne corrige pas tout, mais elle rétablit une donnée essentielle pour la lecture du monde.
Le ministre togolais des affaires étrangères, Robert Dussey, a présenté ce vote comme une correction de la perception autant qu’une correction technique. L’idée est simple : si l’image du monde est faussée, les représentations mentales, elles aussi, finissent par l’être.
Pourquoi le Togo en a fait un sujet diplomatique
Le Togo ne s’est pas contenté d’appuyer une campagne déjà installée. Il en a fait une cause portée au nom de l’Afrique, avec l’appui explicite de l’Union africaine. Dans son communiqué du 4 septembre 2026, la Commission de l’UA a salué le leadership togolais et l’unité des États membres autour de ce texte.
Cette séquence s’inscrit dans une stratégie plus large : faire entendre une lecture africaine des réformes du système multilatéral. Le Togo a déjà défendu, dans d’autres enceintes, des positions liées à la souveraineté des récits, à la justice historique et à la réforme des institutions internationales. Le plaidoyer sur la carte du monde prolonge cette ligne politique.
Concrètement, l’impact n’est pas le même pour tout le monde. Pour les États africains, c’est un signal de plus dans la bataille de la visibilité et de la parole. Pour les élèves, c’est une question de représentation de l’espace mondial. Pour les médias et les plateformes numériques, c’est un rappel sur les choix graphiques qu’ils imposent chaque jour sans les discuter. Pour les institutions internationales, enfin, c’est un test de cohérence entre discours d’équité et outils de communication.
Le point de friction avec Washington est aussi politique. Les États-Unis ont jugé le texte inutile et idéologique, là où le camp africain y voit une correction de longue durée dans la manière dont l’Afrique est minorée visuellement. Cette divergence résume bien l’enjeu : ce débat n’oppose pas seulement des projections, mais deux lectures de ce que la carte dit du monde.
Une portée continentale, au-delà du débat cartographique
À l’échelle africaine, cette adoption compte parce qu’elle donne une traduction onusienne à une campagne déjà soutenue par l’Union africaine. Le précédent de février 2026, puis l’aval du vote à New York, montrent que le sujet n’est plus cantonné aux cercles militants ou universitaires. Il entre dans l’agenda diplomatique continental.
Il faut toutefois rester précis. Le texte adopté par l’Assemblée générale n’est pas contraignant et ne remplace pas, à lui seul, les cartes utilisées dans les écoles ou les atlas. Mais il crée une norme politique. Et, dans les affaires internationales, une norme peut précéder les usages bien plus vite qu’un règlement.
Pour l’Afrique de l’Ouest, la portée est aussi symbolique. Dans une région traversée par des transitions politiques, des tensions sécuritaires et des débats sur la souveraineté des États, Lomé choisit ici un terrain moins conflictuel, mais stratégique : celui des représentations. Le Togo, membre de la CEDEAO, y gagne une visibilité qui ne passe ni par la force ni par le rapport de menace, mais par l’initiative diplomatique et la capacité à agréger des soutiens.
La suite se jouera désormais dans les institutions, les universités, les maisons d’édition, les rédactions et les plateformes numériques. C’est là que le geste politique devra devenir usage concret. Le vote de l’ONU n’épuise pas le sujet. Il ouvre plutôt une phase nouvelle : celle où l’Afrique demande à être représentée à sa juste échelle, non seulement dans les discours, mais dans les outils qui façonnent le regard mondial.