Un débat de cartes qui dépasse largement la géographie
Une carte n’est jamais neutre. Elle façonne ce que l’on croit savoir d’un territoire, d’un rapport de force, d’une place dans le monde. C’est précisément ce que la résolution adoptée le 4 septembre 2026 à l’Assemblée générale des Nations unies entend remettre en cause, en poussant les États et les institutions à sortir du vieux planisphère de Mercator, longtemps présenté comme une évidence.
Le sujet peut paraître technique. Il ne l’est pas. Derrière la projection cartographique, il y a une question de perception, donc de pouvoir symbolique. L’Afrique, l’Amérique latine et l’Asie du Sud apparaissent souvent réduites sur les cartes scolaires et diplomatiques, tandis que les régions proches des pôles semblent plus vastes qu’elles ne le sont réellement. Le passage à des projections équivalentes, comme Equal Earth, vise à corriger ce décalage sans toucher aux frontières ni à la souveraineté des États.
Dans ce dossier, l’Union africaine a joué un rôle moteur. Son soutien à l’initiative portée par le Togo s’inscrit dans une séquence plus large, où les dirigeants africains cherchent à faire entendre une lecture du monde moins héritée des conventions européennes du XVIe siècle. L’enjeu n’est pas seulement esthétique. Il touche à l’enseignement, aux atlas, aux outils numériques, aux médias et à la manière dont les enfants, les diplomates et les décideurs se représentent la planète. L’Union africaine a d’ailleurs salué l’adoption du texte, en mettant en avant l’initiative togolaise et la mobilisation des États membres africains à New York. Lire le communiqué de l’Union africaine.
Ce que l’Assemblée générale a adopté, et ce que cela change vraiment
Le texte, présenté au nom du groupe africain par le Togo, a été adopté par 164 voix pour, une contre et six abstentions. Le seul vote négatif est venu des États-Unis. Quelques heures avant le scrutin, la France avait annoncé renoncer à la projection de Mercator dans ses usages diplomatiques, par la voix de son ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, lors d’une intervention à Paris. Le ministère français a confirmé cette évolution dans une note officielle publiée le 4 septembre 2026. Voir l’annonce du ministère français.
La résolution n’a pas de portée contraignante. Elle n’impose pas une carte unique aux écoles, aux administrations ou aux éditeurs. En revanche, elle donne un appui politique clair à une bascule déjà à l’œuvre dans plusieurs milieux scientifiques et institutionnels. Le texte encourage l’usage de représentations cartographiques plus fidèles aux surfaces réelles, surtout dans les espaces d’enseignement, les organisations internationales, les médias et les plateformes numériques.
Le débat ne tombe pas du ciel. La projection de Mercator a été conçue pour la navigation maritime. Elle reste utile pour certains usages techniques, parce qu’elle conserve les angles et facilite les trajectoires. Mais elle déforme les surfaces. Dans cette logique, le Groenland paraît parfois rivaliser visuellement avec l’Afrique, alors que le continent africain est bien plus vaste. Les géographes rappellent depuis longtemps qu’une carte répond à un usage précis. Le problème commence quand un outil pratique devient la seule image partagée du monde.
Pour Togo, cette bataille cartographique sert aussi une stratégie diplomatique plus large. Lomé a choisi un terrain inattendu mais parlant : celui de la représentation du monde. Le ministre togolais des affaires étrangères, Robert Dussey, a défendu l’idée qu’une carte plus juste relève de la “justice cognitive”, de la mémoire historique et de la dignité des peuples. Cette formulation dit beaucoup de la méthode. Il s’agit moins de contester la science que de corriger un héritage visuel devenu banal. L’ONU a repris cette orientation dans un texte intitulé “Correct the Map”, inscrit à l’ordre du jour de sa 80e session. Consulter l’ordre du jour officiel de l’Assemblée générale.
Les soutiens internationaux ont évité d’en faire une guerre de blocs. L’Union européenne a, elle aussi, expliqué que la résolution ne touche ni aux frontières reconnues ni aux questions de souveraineté. Cette précision compte. Elle permet de désamorcer l’idée d’un affrontement symbolique entre l’Afrique et le reste du monde. Le vrai sujet est ailleurs : comment représenter équitablement les espaces du Sud dans les manuels, les plateformes de cartographie et les documents institutionnels.
Pourquoi l’Afrique a fait de cette question un sujet politique
Cette résolution a une portée qui dépasse la géographie. Elle rejoint une revendication africaine récurrente : obtenir une place conforme au poids réel du continent dans les institutions, dans les récits et dans les outils de production du savoir. Le continent est le deuxième du monde par la superficie et le plus jeune démographiquement. Pourtant, dans l’imaginaire global, il est souvent rétréci. Cela pèse sur la manière dont sont perçues ses économies, ses marchés, ses infrastructures, ses capacités d’innovation et ses marges de négociation.
Les effets concrets peuvent se lire à plusieurs niveaux. Dans l’éducation d’abord, où la carte du monde sert de première porte d’entrée vers la géographie politique. Dans la diplomatie ensuite, où les représentations visuelles accompagnent les discours sur le multilatéralisme, les réformes institutionnelles et la place du Sud global. Dans l’économie enfin, où les investisseurs, les médias et les plateformes numériques projettent souvent sur l’Afrique des catégories héritées plutôt qu’une lecture fine des échelles. Une carte plus juste ne règle rien à elle seule. Mais elle corrige un biais de départ.
Le rôle du Togo mérite aussi d’être souligné. Pour un pays côtier d’Afrique de l’Ouest, membre de la CEDEAO, cette séquence offre une visibilité diplomatique rare sur un sujet non conflictuel et à forte valeur symbolique. Elle montre qu’un État de taille moyenne peut porter un agenda continental à l’ONU lorsqu’il parvient à agréger l’Union africaine et plusieurs partenaires. Dans un contexte régional marqué par les transitions militaires, les tensions sécuritaires au Sahel et les recompositions entre organisations africaines, ce type d’initiative rappelle qu’il existe aussi une diplomatie de normes, de récits et de représentations.
Le signal envoyé à New York est enfin continental. L’Afrique n’a pas seulement demandé qu’on la regarde autrement. Elle a obtenu qu’une instance universelle reconnaisse que la manière de dessiner le monde influe sur la manière de le penser. C’est une bataille discrète, mais durable. La prochaine étape se jouera dans les manuels, les services publics, les logiciels de cartographie et les outils de communication des grandes institutions. C’est là que se mesure, sur le long terme, la portée réelle de cette résolution adoptée à une large majorité. L’actualité diplomatique mondiale de septembre 2026 au siège des Nations unies.