Dans le désert Oriental égyptien, l’extraction clandestine de l’or est désormais traitée comme une question de sécurité frontalière autant que de contrôle des ressources. Mais, à la frontière du Soudan en guerre, l’intensification des opérations militaires soulève aussi une question décisive : comment combattre les réseaux sans exposer les personnes qui travaillent sur les sites miniers ?
Une campagne qui s’inscrit dans une frontière sous tension
Le désert Oriental longe notamment le sud de l’Égypte, face au Soudan. La région abrite des gisements aurifères et des itinéraires de circulation transfrontalière. Depuis le déclenchement de la guerre au Soudan, en avril 2023, le commerce de l’or occupe une place importante dans l’économie de guerre et les revenus de réseaux armés. Les autorités égyptiennes affirment que des filières clandestines font passer de l’or, des armes et des munitions par les zones frontalières.
Le contexte régional rend les opérations sensibles. Au Soudan, l’exploitation artisanale représente un moyen de subsistance pour de nombreux travailleurs, tandis que la guerre a désorganisé les activités économiques. De l’autre côté de la frontière, l’Égypte présente la lutte contre les extractions illégales comme un enjeu de souveraineté et de protection des ressources nationales. Ces deux réalités se rencontrent sur un terrain où les limites territoriales et les responsabilités liées aux opérations peuvent être difficiles à vérifier indépendamment.
Le Caire annonce une quatrième phase
Jeudi 5 novembre, le porte-parole des forces armées égyptiennes, le colonel Ahmed Othman Ali, a annoncé le lancement d’une quatrième phase de la campagne à compter du samedi 7 novembre. Les trois phases précédentes se sont déroulées entre le 14 juin et le 29 octobre, selon les informations présentées par l’armée et relayées par des médias égyptiens. Le calendrier annoncé laisse, selon le porte-parole, la possibilité aux personnes concernées de se rendre ou de quitter les zones ciblées.
Le bilan communiqué par l’armée fait état de 691 arrestations : 151 ressortissants égyptiens et 540 étrangers. Elle affirme aussi que 6 614 personnes se sont présentées volontairement aux points de contrôle avant les opérations. Les autorités déclarent avoir saisi 34 armes à feu, 6 307 munitions, 317 véhicules et divers équipements utilisés pour l’extraction. Ces chiffres décrivent le bilan officiel de la campagne ; ils n’ont pas tous été confirmés par un décompte indépendant accessible.
L’état-major dit avoir ciblé 52 concentrations de groupes armés repérées lors de missions de reconnaissance. Il affirme que des dépôts d’armes et de munitions ont été frappés par des drones, sur la base de renseignements, et assure qu’aucun civil n’a été visé. Deux officiers de la garde-frontière ont été tués au cours de la campagne, selon les autorités militaires. Le porte-parole n’a pas précisé quand ces décès sont survenus.
Des versions à distinguer après les frappes d’octobre
La campagne a pris une dimension supplémentaire après une frappe meurtrière signalée le 10 octobre dans une zone minière proche de la frontière. Le Sudan Doctors Network avait alors fait état d’au moins 13 morts et de 28 blessés. Emergency Lawyers, organisation soudanaise de défense des droits humains, a ensuite avancé un bilan d’au moins 72 morts et accusé l’aviation égyptienne.
Ces bilans ne sont pas équivalents et les responsabilités restent contestées. L’Associated Press rapportait que l’appareil impliqué n’avait pas été identifié et que la localisation exacte de la frappe faisait débat. Le 5 novembre, Reuters rapportait également l’accusation d’Emergency Lawyers, tout en précisant que l’armée égyptienne n’avait pas commenté publiquement ces morts au moment de la frappe. Les affirmations militaires selon lesquelles les civils n’ont pas été ciblés doivent donc être présentées comme la position du commandement, et non comme une conclusion indépendante sur cet épisode.
Entre sécurité, revenus locaux et coopération régionale
Pour les autorités égyptiennes, l’enjeu est de réduire la contrebande et de maintenir le contrôle de territoires éloignés du Caire. Le commandement affirme que les réseaux d’orpaillage sont liés à d’autres activités criminelles et alimentent des tensions autour des sites miniers. La fermeture ou la sécurisation de ces zones peut toutefois affecter directement les travailleurs, les transporteurs et les petits commerces qui dépendent de cette économie, y compris dans des régions où les revenus sont rares.
La réponse ne se limite pas à l’armée : les autorités disent coordonner la campagne avec plusieurs ministères et services de sécurité. Elles évoquent également des échanges d’informations avec le Soudan sur la sécurisation de la frontière. Cette coopération intervient alors que les autorités soudanaises font face à une guerre interne et à des capacités de contrôle réduites dans certaines zones. Les annonces de coordination ne renseignent toutefois pas, à elles seules, sur les mécanismes de protection des civils ni sur les moyens de vérifier les opérations menées à proximité de la frontière.
Pour la région et l’Union africaine, l’affaire rappelle que les ressources minières peuvent nourrir à la fois les économies locales, les circuits de contrebande et les conflits. La suite de la quatrième phase, annoncée à partir du 7 novembre, permettra de mesurer si la stratégie repose principalement sur les arrestations et les frappes ou si elle s’accompagne d’un contrôle durable des sites et d’alternatives économiques pour les populations concernées. Le sort des personnes arrêtées, la transparence des bilans et l’établissement des faits autour de la frappe d’octobre restent aussi à suivre.