Dans une capitale encore meurtrie, rouvrir une école vaut bien plus qu’un simple retour en classe
À Khartoum, la rentrée ne ressemble pas à une scène ordinaire. Elle dit la reprise d’un minimum de vie publique dans une ville où la guerre a cassé les repères, déplacé les familles et fragilisé les services essentiels. Pour beaucoup de Soudanais, envoyer un enfant à l’école n’est pas seulement reprendre les cours : c’est tenter de refermer une parenthèse de survie.
Ce retour s’inscrit dans une dynamique plus large. Depuis 2026, certaines zones de Khartoum ont connu une amélioration relative de la sécurité, ce qui a encouragé des retours de familles et la relance de services publics. Mais le Soudan reste pris dans une guerre ouverte depuis avril 2023 entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide, avec des effets massifs sur l’éducation, la santé et les déplacements de population. Le pays demeure aussi un dossier suivi au niveau régional par l’IGAD, l’organisation d’Afrique de l’Est chargée de la coopération et de la médiation dans la Corne de l’Afrique.
À Khartoum, les élèves reviennent, mais le système scolaire, lui, se relève lentement
Les écoles de Khartoum ont rouvert progressivement au cours de l’hiver 2026 après une longue interruption liée au conflit. Les autorités éducatives de l’État de Khartoum ont indiqué qu’environ 280 écoles avaient été endommagées ou détruites dans la capitale pendant les combats. Dans le même temps, les classes encore debout doivent absorber davantage d’élèves, avec du matériel limité et des équipes éducatives incomplètes.
Les chiffres donnent l’ampleur du choc. L’UNICEF estimait en mai 2026 que plus de 8 millions d’enfants restaient hors de l’école au Soudan, malgré des efforts de reprise dans certaines zones. L’organisation rappelait aussi que le pays comptait 9,139,309 personnes déplacées internes à la même période. Autrement dit, la rentrée de Khartoum ne concerne pas seulement la capitale : elle touche un pays où le déplacement de masse a cassé les parcours scolaires sur plusieurs années.
Dans les établissements qui rouvrent, la difficulté n’est pas seulement matérielle. Des enseignants et des directions d’école décrivent des enfants absents parce qu’ils ont été déplacés, ou parce que leurs familles ont trouvé refuge au Soudan du Sud, au Tchad, en Égypte ou ailleurs. D’autres élèves sont revenus, mais avec des lacunes importantes, après des mois ou des années sans apprentissage régulier. L’enjeu n’est donc pas seulement d’ouvrir des portes, mais de refaire exister une continuité pédagogique.
Le coût réel de la reprise : argent, infrastructures et santé mentale
Pour les familles revenues à Khartoum, la rentrée a un prix. Transport, uniformes, cahiers, fournitures : ces dépenses arrivent alors que beaucoup de ménages ont déjà perdu revenus, logement ou emploi. Dans une économie affaiblie par la guerre, l’école redevient un arbitrage quotidien. Entre nourrir la famille, se déplacer et payer les frais scolaires, le retour en classe pèse d’abord sur les foyers les plus fragiles.
Le défi dépasse aussi les murs des écoles. Certaines infrastructures servent encore d’abris à des personnes déplacées, ou ont été occupées pendant le conflit, ce qui a contribué à l’effondrement du système éducatif urbain. Ailleurs dans le pays, l’UNICEF rappelle que des bâtiments scolaires ont été pillés, endommagés ou réutilisés comme centres d’accueil, signe que la guerre a transformé l’école en espace de survie avant qu’elle redevienne un lieu d’apprentissage.
Il y a enfin la question souvent invisible des traumatismes. Les enseignants disent devoir soutenir les élèves sur le plan psychologique autant que scolaire. Cette dimension est centrale au Soudan, où la guerre a exposé des millions d’enfants à la peur, à la perte de proches, aux déplacements répétés et à l’instabilité. Sans accompagnement psychosocial, la remise à niveau risque de rester incomplète, même quand les bâtiments rouvrent.
Ce que cette rentrée dit du rapport de force au Soudan
La reprise des cours à Khartoum envoie un signal politique autant que social. Elle montre que les autorités cherchent à rétablir des fonctions d’État dans la capitale, au moment même où d’autres régions du pays restent exposées à des combats, des raids de drones et des déplacements répétés. Dans ce contexte, rouvrir des écoles revient à tester la capacité des institutions à revenir sur le terrain, là où la guerre les avait fait disparaître.
Cette reprise révèle aussi un déséquilibre territorial. Khartoum bénéficie d’une amélioration relative dans certains quartiers, tandis que les zones du Darfour et des Kordofan restent parmi les plus touchées par la crise éducative. L’UNICEF le souligne : les disruptions les plus graves se concentrent dans ces régions, ce qui signifie que la capitale peut rouvrir plus vite que le reste du pays sans que la crise soit réellement résolue.
Pour les parents, le retour à l’école incarne un espoir pratique : protéger les enfants de l’oisiveté forcée, reconstruire des routines, et éviter qu’une génération entière ne perde durablement ses acquis. Pour les enseignants, c’est un redémarrage sous contrainte, avec des classes pleines, des salaires sous tension dans plusieurs zones et des moyens limités. Pour les élèves, enfin, il s’agit souvent de réapprendre à vivre ensemble après des mois de séparation, de peur et de déplacement.
Une question soudanaise, mais aussi africaine
Le cas soudanais résonne bien au-delà de Khartoum. Dans la Corne de l’Afrique et autour de la mer Rouge, la guerre perturbe les mobilités, les flux humanitaires et les trajectoires d’études de milliers d’enfants. Les voisins absorbent une partie des déplacés et des réfugiés, tandis que l’IGAD et l’Union africaine tentent de maintenir un cadre politique de dialogue, sans quoi la reconstruction scolaire restera toujours suspendue à la sécurité.
La portée continentale est claire : au Soudan, l’école mesure l’état réel du pays. Quand une capitale peut relancer ses classes, cela indique une accalmie locale. Mais quand plus de 8 millions d’enfants restent hors de l’école et que des bâtiments servent encore d’abris, la reprise demeure incomplète. Le prochain test se jouera dans la durée : réouverture des établissements, retour des enseignants, financement des réparations et capacité à ramener les enfants déplacés vers un parcours scolaire continu.