Quand une plage est propre le matin, mais sale à nouveau quelques jours plus tard

À Iconi, sur la côte de Grande Comore, le ramassage des déchets dit quelque chose de plus large qu’une opération citoyenne. Il révèle un système encore fragile, où l’effort des habitants, des pêcheurs et des associations se heurte à une question simple : que faire des déchets une fois qu’ils ont été sortis du sable ?

Aux Comores, ce point de blocage n’est pas nouveau. Le pays a déjà encadré les déchets dans sa loi-cadre sur l’environnement, qui confie aux autorités locales la collecte des ordures et soumet les décharges à l’autorisation du ministère chargé de l’environnement. En 2017, l’Union des Comores a aussi interdit la production, l’importation, la commercialisation et la distribution des sacs et emballages plastiques non biodégradables. Sur le papier, le cadre existe donc. Dans la pratique, la collecte, le tri, l’entreposage et l’évacuation restent très inégaux selon les communes.

À Iconi, le littoral nettoyé pose aussitôt la question du stockage

Le dimanche 20 septembre, à l’occasion de la Journée mondiale du nettoyage de la planète, des acteurs locaux se sont mobilisés sur la plage d’Ikoju Ibambouba, près de Moroni, la capitale comorienne. Ce type de mobilisation s’inscrit dans une date désormais fixée au 20 septembre chaque année par le World Cleanup Day, observance internationale reconnue par les Nations unies.

Sur place, les déchets ramassés étaient très concrets : bouteilles en plastique, tissus, ferraille, fragments mélangés par les marées et les usages du littoral. Mais le nœud du problème apparaissait dès la fin du ramassage : aucun lieu clairement identifié ne permettait de déposer immédiatement ces déchets. Cette difficulté a été signalée par des acteurs associatifs locaux, tandis que les responsables de l’environnement interrogés appelaient à des mesures et à des emplacements dédiés.

Le constat rejoint celui posé par les agences des Nations unies présentes dans le pays. Le Programme des Nations unies pour le développement explique qu’aux Comores, la pollution plastique s’accumule dans les rues, les rivières, les plages et jusqu’aux fonds marins, faute de systèmes de collecte et de traitement adaptés. Le même organisme a confirmé qu’une alliance conjointe entre le PNUD et le Programme des Nations unies pour l’environnement travaille avec les municipalités et les communautés sur la gestion intégrée des déchets.

Une chaîne incomplète, du ramassage au traitement

Le point faible n’est pas seulement le nettoyage. Il est dans la chaîne entière. Ramasser sans stocker, stocker sans trier, trier sans filière de traitement : à chaque rupture, les déchets reviennent vers le rivage ou vers les terrains vagues. C’est ce que rappellent les acteurs de terrain engagés dans les projets d’adaptation et de gestion environnementale. Le PNUD souligne d’ailleurs qu’il manque encore des infrastructures de base, des capacités institutionnelles suffisantes et un secteur privé assez structuré pour prendre le relais à grande échelle.

Cette faiblesse structurelle a un effet direct sur les communes côtières comme Iconi. La ville est au sud de Moroni, sur Grande Comore, dans un espace urbain continu où les usages résidentiels, la pêche, les circulations commerciales et les dépôts informels se croisent. Le littoral y concentre donc à la fois la pression humaine et les déchets venus d’ailleurs. Les opérations ponctuelles améliorent le paysage pour quelques jours, mais elles ne remplacent pas un service public stable de pré-collecte, de transport et de traitement.

Le ministère des Finances a lui-même inscrit, dans ses priorités budgétaires récentes, l’aménagement des trois capitales de l’Union des Comores — Grand Moroni, Mutsamudu et Fomboni — avec une amélioration des voiries et de la gestion des déchets. Cette mention est importante, car elle montre que la question n’est pas seulement environnementale. Elle touche aussi l’urbanisme, la santé publique et l’attractivité des villes.

Pourquoi ce sujet dépasse la seule plage d’Iconi

Aux Comores, l’enjeu du déchet est aussi celui d’un archipel insulaire. Quand les déchets restent dans l’espace public, ils finissent dans les cours d’eau, puis dans la mer. Pour un pays dont l’économie dépend en partie de la pêche, du littoral et d’un tourisme encore modeste mais stratégique, la pollution plastique n’est pas une nuisance abstraite. Elle fragilise les revenus, abîme les écosystèmes et renchérit des coûts déjà lourds pour les communes. Le PNUD le formule clairement : la mauvaise gestion des déchets menace la santé, la biodiversité et les moyens de subsistance liés à la mer.

Cette réalité rejoint les priorités climatiques nationales. Dans sa mise à jour climatique, le pays insiste sur des objectifs plus intégrés, notamment pour l’eau, les zones côtières, les écosystèmes marins et les infrastructures résilientes. Autrement dit, la gestion des déchets n’est pas un sujet isolé. Elle fait partie d’un même ensemble : protéger les côtes, sécuriser les services urbains, et réduire la vulnérabilité d’un petit État insulaire aux chocs climatiques.

Le dossier comorien parle aussi au reste de l’Afrique insulaire et côtière. À l’échelle régionale, les petites économies maritimes partagent les mêmes tensions entre croissance urbaine, pression touristique, manque d’équipements et dépendance aux déchets plastiques importés. C’est pour cela que les programmes régionaux de l’océan Indien, comme ISLANDS, cherchent à bâtir des systèmes intégrés de gestion des déchets dangereux et solides entre Comores, Maurice, Seychelles et Maldives. La bataille du littoral comorien s’inscrit donc dans une trajectoire plus large : celle d’un continent qui cherche à passer des campagnes de nettoyage à des filières durables, locales et financées.

Pour les Comoriens, la suite se jouera moins dans la visibilité d’une opération de ramassage que dans la capacité des communes, de l’État et des filières privées à organiser la suite : points de dépôt, transport, tri, recyclage, et sites d’enfouissement encadrés. Sans cela, les plages continueront d’être nettoyées deux fois : par les bénévoles, puis par la mer.