Une bataille d’autorité qui dépasse les amphithéâtres

À Goma et à Bukavu, les universités ne sont plus seulement des lieux d’étude. Elles sont devenues un test concret de souveraineté, de contrôle administratif et de continuité de l’État dans l’est de la République démocratique du Congo. Quand deux autorités donnent des ordres contradictoires aux mêmes établissements, ce sont les étudiants, les enseignants et les personnels qui se retrouvent pris entre deux systèmes de pouvoir.

La tension est d’autant plus sensible que le Nord-Kivu et le Sud-Kivu restent au cœur du conflit entre Kinshasa et l’AFC/M23. Dans cette partie du pays, la question universitaire renvoie à un enjeu plus large : qui paie, qui nomme, qui contrôle, et au nom de quelle légitimité. Ce bras de fer s’inscrit aussi dans le processus de Doha, où les deux camps ont réaffirmé leur engagement à poursuivre les négociations, sans avoir encore réglé tous les mécanismes de réinstallation de l’autorité publique.

Kinshasa ferme, l’AFC/M23 conteste

Le 25 août 2026, le ministère congolais de l’Enseignement supérieur, universitaire, recherche scientifique et innovations a suspendu temporairement les activités académiques dans plusieurs établissements publics de Goma et Bukavu. La mesure vise notamment l’Université de Goma, l’Université officielle de Bukavu, l’ISC, l’ISTM, l’ISP, l’ISDR et l’ISAM dans ces deux villes. Le gouvernement explique agir dans un contexte sécuritaire jugé préoccupant.

Le lendemain, l’AFC/M23 a rejeté cette décision. Le mouvement a dénoncé une mesure qu’il juge « arbitraire » et a demandé aux établissements de poursuivre leurs activités. Dans son argumentaire, il accuse Kinshasa de politiser le secteur universitaire. Cette réponse s’inscrit dans une logique déjà visible depuis plusieurs mois : l’AFC/M23 ne se contente plus d’occuper militairement des espaces, il cherche aussi à y installer ses propres règles administratives.

Le gouvernement congolais a aussi suspendu les rémunérations de 48 agents accusés d’avoir rejoint le mouvement, de lui avoir prêté allégeance ou d’avoir accepté des fonctions sous son autorité. Là encore, Kinshasa tente d’exercer son pouvoir à distance, par les salaires, les arrêtés et la discipline administrative. De son côté, l’AFC/M23 dit vouloir prendre en charge ces personnels, sans détailler son financement ni ses modalités.

Dans les zones contrôlées par l’AFC/M23, l’État est remplacé pièce par pièce

La querelle sur les universités ne sort pas de nulle part. Les rapports récents du Groupe d’experts de l’ONU décrivent une consolidation méthodique d’une administration parallèle dans les zones contrôlées par l’AFC/M23. Le mouvement a mis en place ses propres structures fiscales et financières, recruté des magistrats, créé des juridictions, et étendu son emprise sur plusieurs secteurs régaliens. L’ONU parle d’une gouvernance de fait qui fonctionne comme un État dans l’État.

À Goma, ce maillage se voit dans les pratiques du quotidien. Les experts onusiens évoquent des taxes imposées aux ménages, des services fonciers rouvertes sous contrôle du mouvement, des cachets apposés sur des passeports et des restrictions sur certaines constructions. Le même rapport note aussi que le mouvement a progressivement structuré une chaîne administrative pour encadrer la population, avec des cadres formés pour relayer ses orientations. Ces mécanismes ne relèvent pas d’un simple discours politique. Ils traduisent une volonté d’ancrage durable.

Dans le secteur judiciaire, le groupe rebelle a même créé une Commission pour la Restauration de la Justice afin de superviser des tribunaux civils et militaires et de recruter des magistrats. L’ONU indique que cette logique a pris forme dès 2025 et s’est poursuivie en 2026. En clair, la bataille universitaire n’est qu’un segment d’une entreprise plus vaste de substitution institutionnelle.

Ce que cela change pour les étudiants, l’économie locale et la région

Pour les étudiants, l’effet est immédiat. Les cours s’arrêtent, les examens se brouillent, les inscriptions deviennent incertaines et les diplômes perdent en lisibilité. Dans une région où les déplacements sont déjà coûteux et risqués, une suspension prolongée peut pousser certains jeunes à abandonner ou à partir étudier ailleurs. Le choc n’est pas seulement académique. Il touche les familles, les petits commerces autour des campus et les revenus de milliers de personnes qui vivent de l’économie universitaire.

Pour Kinshasa, la décision de suspendre les activités revient à refuser de normaliser une autorité concurrente. Le gouvernement veut empêcher que des universités publiques passent de fait sous la tutelle d’un mouvement armé. Mais cette posture a un coût politique et social : elle reconnaît implicitement qu’il n’est plus possible d’administrer pleinement certaines zones depuis la capitale, Kinshasa, sans compromis sécuritaire et logistique.

Pour l’AFC/M23, l’enjeu est inverse. En contestant la suspension et en nommant des responsables universitaires, le mouvement cherche à prouver qu’il peut gouverner. C’est un message adressé à la population locale, mais aussi aux négociateurs de Doha et aux acteurs régionaux. Autrement dit, il ne veut pas seulement contrôler le terrain ; il veut apparaître comme un interlocuteur capable d’organiser la vie publique.

Cette dynamique inquiète aussi parce qu’elle prolonge des précédents déjà visibles dans l’Est. Les experts de l’ONU, l’Union africaine et les facilitateurs du processus de Doha ont tous insisté sur le besoin de restaurer l’autorité de l’État, de sécuriser les civils et de clarifier les mécanismes de cessez-le-feu. Tant que ces points restent flous, chaque camp continuera à renforcer ses propres leviers, y compris dans les secteurs les plus symboliques comme l’enseignement supérieur.

Un dossier universitaire devenu signal politique pour toute l’Afrique des Grands Lacs

Le cas des universités de Goma et Bukavu dépasse la seule RDC. Dans la région des Grands Lacs, il montre comment un conflit armé peut se traduire par une concurrence d’administrations, de normes et de services publics. C’est précisément le type de situation que les accords de paix cherchent à éviter, mais que les négociations peinent encore à résorber.

La portée continentale est réelle. Si l’enseignement supérieur, la justice, les finances locales et le foncier peuvent basculer dans des systèmes parallèles, alors la question n’est plus seulement militaire. Elle devient institutionnelle, régionale et durable. C’est pourquoi la suite du dossier se jouera autant dans les salles de négociation que dans la capacité des autorités congolaises, des médiateurs et des institutions africaines à imposer des règles communes, vérifiables et applicables sur le terrain.