Quand l’université devient un terrain de souveraineté
À Goma et à Bukavu, l’enjeu ne se limite plus aux lignes de front. Il touche désormais un espace que beaucoup de familles considèrent comme un ascenseur social : l’université publique. Dans l’Est de la République démocratique du Congo, la bataille entre Kinshasa et l’AFC/M23 déborde ainsi sur les amphithéâtres, les secrétariats académiques et la valeur même des diplômes.
Cette tension dit quelque chose de plus large. Quand un territoire échappe en partie au contrôle de l’État, les institutions qui structurent la vie quotidienne deviennent des symboles de pouvoir. L’enseignement supérieur est de celles-là. Il forme les cadres, garantit des titres, et fixe qui parle au nom du service public. Dans la RDC, où Kinshasa reste le siège des autorités nationales et où les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu vivent sous forte pression sécuritaire, ce combat institutionnel a des effets immédiats sur les étudiants, les enseignants et les familles.
Ce que Kinshasa a décidé, et pourquoi
Le ministère congolais en charge de l’enseignement supérieur a publié un arrêté suspendant, jusqu’à nouvel ordre, les activités académiques et para-académiques de l’année 2026-2027 dans plusieurs établissements publics de Goma et Bukavu. La liste couvre notamment l’Université de Goma, l’ISP-Goma, l’ISTM-Goma, l’ISC-Goma et l’ISTA-Goma à Goma, ainsi que l’Université officielle de Bukavu, l’ISP-Bukavu, l’ISTM-Bukavu, l’ISDR-Bukavu et l’ISAM-Bukavu à Bukavu. Le ministère précise que la mesure vise aussi les inscriptions, les réinscriptions, les cours, les évaluations et les délibérations qui conduisent à un titre académique.
Cette décision répond à une autre séquence. Le 7 août 2026, l’AFC/M23 a annoncé des nominations à la tête de plusieurs établissements publics dans les deux villes. Kinshasa a rejeté ces désignations, jugées sans base légale, puis a suspendu la rémunération de 48 agents concernés. La liste comprend 28 enseignants, 12 chefs de travaux, 3 assistants et 5 autres membres du personnel. Les autorités centrales les accusent d’avoir accepté des fonctions sous l’autorité du mouvement armé.
Au fond, la question est simple et lourde à la fois : qui dirige une université publique lorsque l’État ne contrôle plus pleinement le territoire où elle se trouve ? Dans une administration ordinaire, la réponse tient dans les textes. Dans un contexte de conflit armé, elle devient un rapport de force. Kinshasa défend son autorité juridique. L’AFC/M23 cherche, elle, à installer ses propres relais administratifs dans les zones qu’elle contrôle.
Étudiants, diplômes et continuité des cours
Pour les étudiants, le problème est concret. Il ne s’agit pas seulement de calendrier académique. Il s’agit de savoir si les cours suivis aujourd’hui ouvriront demain droit à un diplôme reconnu dans tout le pays, et au-delà. Le ministère congolais dit prévoir une solution de repli : les étudiants concernés pourront rejoindre d’autres établissements publics ou privés reconnus par l’État congolais afin de poursuivre leur parcours.
De son côté, l’AFC/M23 affirme vouloir maintenir une offre d’enseignement dans les zones qu’il administre. Mais une autre inconnue demeure : quelle autorité garantirait l’équivalence des années d’études, la validation des délibérations et la reconnaissance nationale des titres délivrés ? Dans l’enseignement supérieur, la légitimité administrative n’est pas un détail. Elle conditionne l’accès au marché du travail, aux concours publics et aux études de troisième cycle. Le conflit se prolonge donc bien au-delà du campus. Il pèse sur la mobilité sociale d’une génération entière.
Dans l’Est congolais, cette incertitude est d’autant plus sensible que les universités ont déjà subi les effets de la guerre : déplacements d’étudiants, cours interrompus, trajets plus risqués et budgets familiaux fragilisés. À Goma comme à Bukavu, les familles doivent déjà composer avec les coûts du quotidien, l’insécurité et les perturbations des services publics. L’université devient alors un point de rupture de plus, au moment même où elle devrait rester un espace de stabilisation.
Un bras de fer local, dans un cadre diplomatique plus large
Ce dossier universitaire intervient alors que le processus de paix de Doha tente de reprendre forme. Une déclaration conjointe publiée le 22 août 2026, à la suite de réunions tenues en Suisse du 17 au 21 août, indique que les représentants de Kinshasa et de l’AFC/M23, avec le Qatar, les États-Unis, le Togo en tant que médiateur de l’Union africaine, la Commission de l’Union africaine et la Suisse, ont évalué les progrès réalisés et défini une feuille de route pour la suite des négociations. Le texte mentionne aussi un mécanisme de suivi et des étapes successives pour les protocoles restants.
Ce contraste est parlant. D’un côté, des négociations multilatérales cherchent à structurer une sortie de crise. De l’autre, sur le terrain, chaque camp consolide ses positions. Dans l’Est de la RDC, la guerre ne se joue donc pas seulement à travers les armes. Elle se joue aussi dans la capacité à nommer, payer, suspendre, reconnaître ou invalider. L’université, comme l’administration locale ou les services publics, devient un marqueur de souveraineté.
Pour la RDC, l’enjeu dépasse Goma et Bukavu. Il touche à la question de l’unité institutionnelle du pays, à la crédibilité des titres publics et à la continuité de l’État dans les zones fragilisées. Pour la région des Grands Lacs, il rappelle qu’un accord politique ne suffit pas si les institutions quotidiennes restent disputées. Et pour l’Union africaine, il confirme qu’une médiation ne se mesure pas seulement aux déclarations finales, mais à sa capacité à protéger les services publics qui portent la vie civile. Dans ce dossier, l’université est à la fois une cible, un outil et un test.