À Goma, la maladie suspend plus qu’un calendrier culturel

Quand les scènes se ferment, c’est souvent tout un quartier qui ralentit. À Goma, dans l’est de la République démocratique du Congo, la menace Ebola ne touche pas seulement les soignants. Elle frappe aussi un espace où la musique, la danse, la mode et le théâtre servent depuis longtemps de respiration sociale.

Cette ville du Nord-Kivu a toujours compté parmi les centres les plus actifs de l’Afrique centrale francophone. Mais depuis la prise de Goma par l’AFC/M23 en janvier 2025, la vie culturelle y avance sous contrainte. Plusieurs lieux ont réduit ou arrêté leurs activités, et des rendez-vous emblématiques ont quitté la ville pour des raisons de sécurité. Le déplacement du Festival Amani vers Lubumbashi, en mars 2026, a rappelé que Goma reste une place culturelle majeure, mais sous pression constante.

La nouvelle flambée d’Ebola, déclarée en septembre 2025 dans le Kasaï, a ajouté une couche de prudence à un quotidien déjà fragile. L’OMS a confirmé la fin de cette épidémie en décembre 2025, après plusieurs semaines de riposte coordonnée par les autorités congolaises et leurs partenaires. Mais au printemps 2026, une nouvelle épidémie liée à la souche Bundibugyo a été confirmée en Ituri, avec des cas signalés aussi à Goma. Le 17 mai 2026, le premier cas confirmé y a été annoncé dans la ville.

Une ville où la culture aide à tenir

À Goma, la culture n’est pas un luxe. Elle sert aussi de lien social. Après des mois de combats, de déplacements et d’incertitude, les concerts, les débats, les défilés et les soirées artistiques donnent aux habitants un moment de pause. Quand ces activités s’arrêtent, la perte est psychologique autant qu’économique.

Cette réalité est bien connue dans la ville. Dès 2025, la scène artistique locale avait déjà été fortement ébranlée par l’occupation du M23 et par l’arrêt de nombreux lieux de création. Un centre culturel de référence avait vu ses cours, ses répétitions et ses concerts presque s’éteindre. Les artistes interrogés à cette période décrivaient une ville où l’on jouait moins, où l’on sortait moins, où les revenus fondaient. L’année 2026 n’a pas effacé ce choc ; elle l’a prolongé.

Dans ce contexte, l’interdiction ou la limitation des rassemblements publics liée à Ebola agit comme un frein supplémentaire. Elle ne vise pas la culture, mais elle la touche de plein fouet. Chaque concert annulé enlève du travail à des musiciens, des danseurs, des techniciens, des animateurs, des producteurs, mais aussi à des hôteliers, des vendeuses, des imprimeurs et des transporteurs. Dans une ville où une large part de l’activité dépend du flux quotidien et de l’économie informelle, quelques jours d’arrêt suffisent à peser sur les recettes.

Le risque sanitaire ne se limite pas aux cas confirmés

Le dossier Ebola doit être lu à la lumière du système de santé congolais. En 2025, l’OMS Afrique rappelait déjà que les conflits à l’est de la RDC compliquaient l’accès aux soins, la circulation des équipes et le suivi des contacts. En 2026, la réponse sanitaire a dû composer avec la mobilité des populations, les déplacements forcés et la défiance née des crises successives. L’épidémie de Bundibugyo, active à partir de mai 2026, a d’ailleurs conduit à une montée de la vigilance dans plusieurs villes de l’est, dont Goma et Bukavu.

Cette situation rappelle un point essentiel : dans l’est congolais, la santé publique se joue aussi dans les marchés, les écoles, les lieux de culte et les espaces culturels. Quand une ville vit sous tension, chaque rassemblement devient un enjeu de prévention. C’est pourquoi les autorités sanitaires et les comités de riposte multiplient les messages communautaires, les dépistages, la surveillance des cas contacts et les campagnes d’information. L’approche n’est pas seulement médicale. Elle est aussi sociale et territoriale.

La fermeture ou la restriction des activités culturelles ne garantit pas à elle seule l’arrêt de la maladie. Mais elle réduit les occasions de contact à haut risque. Elle facilite aussi la diffusion des messages de prévention dans les quartiers où les artistes sont souvent des relais crédibles. À Goma, la culture a longtemps servi à parler de paix, de cohésion et de santé. En période d’épidémie, ce rôle devient encore plus visible.

Ce que Goma dit du reste du pays

Ce qui se joue à Goma dépasse le Nord-Kivu. La ville concentre plusieurs fractures de la RDC contemporaine : conflit armé, crise humanitaire, économie urbaine sous tension, circulation transfrontalière avec le Rwanda, et maintenant pression sanitaire. Dans un tel contexte, chaque nouvelle alerte peut bouleverser les échanges, les déplacements et les activités. Goma reste un nœud régional pour l’Afrique centrale et les Grands Lacs, donc un point sensible pour toute riposte sanitaire.

Sur le plan politique, l’épisode rappelle aussi que les solutions durables ne peuvent pas être uniquement sécuritaires. La déclaration de principes signée à Doha entre Kinshasa et l’AFC/M23 en juillet 2025 a ouvert une séquence de négociation, mais la ville continue de vivre au rythme des incertitudes. Tant que l’autorité de l’État, la circulation des biens et la sécurité des civils restent fragiles, les secteurs comme la culture ou le petit commerce demeurent exposés au moindre choc.

À l’échelle continentale, Goma illustre une réalité connue mais souvent sous-estimée : la santé publique, la paix locale et l’économie urbaine avancent ensemble. Une épidémie peut arrêter un festival. Un conflit peut vider une salle. Une fermeture de frontière peut casser les revenus d’un marché. En Afrique centrale comme ailleurs sur le continent, la résilience se construit donc autant dans les hôpitaux que dans les quartiers, les écoles et les espaces culturels. Et à Goma, cette équation reste au cœur des semaines qui viennent.