Le financement du commerce, un levier encore trop rare pour les échanges du Sud
Quand les banques publiques de développement, les banques d’import-export et les assureurs-crédit se retrouvent autour de la même table, le sujet dépasse les communiqués. Il touche à un point très concret pour les entreprises africaines : comment payer, garantir et livrer davantage de biens sans bloquer les trésoreries ni exposer les PME à des risques qu’elles ne peuvent pas absorber. Le réseau mondial G-NEXID, créé en 2006 à Genève avec l’appui de l’UNCTAD, veut justement répondre à cette équation.
Cette discussion prend une résonance particulière en Afrique de l’Ouest. La Banque d’investissement et de développement de la CEDEAO, aussi appelée BIDC, est l’institution financière de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Elle intervient dans un espace où les chaînes de valeur régionales restent fragiles, malgré la progression des échanges intra-africains et la montée en puissance de la Zone de libre-échange continentale africaine, la ZLECAf.
Ce qui s’est joué à Genève
Le 14 septembre 2026, G-NEXID a tenu sa 21e assemblée générale annuelle à Genève, sous le thème de l’accroissement du commerce Sud-Sud et du financement du développement par des partenariats stratégiques. Selon le réseau, la rencontre a réuni des banques d’exportation-importation, des institutions de financement du développement, des banques publiques de développement, des partenaires stratégiques et des organisations internationales venues d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine et du Moyen-Orient.
Au centre des échanges, un message simple : sans cofinancement, sans partage des risques et sans circulation des connaissances, le commerce entre pays du Sud reste en dessous de son potentiel. Le président d’honneur du réseau, George Agyekum Donkor, qui dirige aussi la BIDC, a insisté sur la nécessité d’une coopération plus étroite entre les institutions de financement du développement et les banques d’import-export. Il a relié cette coopération à un objectif très concret : produire un impact mesurable, durable et visible sur les économies des pays membres.
L’assemblée a aussi marqué le lancement d’une publication phare consacrée au renforcement du commerce et des financements connexes pour les pays du Sud. Dans le langage des financeurs, cela recouvre plusieurs outils : garanties, lignes de crédit, assurances, cofinancement et mécanismes de répartition du risque. Dans le langage des entreprises, cela signifie plus de marge pour importer des intrants, exporter des produits transformés et financer des commandes à plus grande échelle. Les institutions internationales rappellent depuis longtemps que le financement du commerce est un rouage central de la circulation des biens, surtout pour les économies émergentes et les PME.
Pourquoi cette architecture compte pour les économies africaines
Le cœur du sujet n’est pas théorique. Dans beaucoup de pays africains, les banques commerciales financent surtout le court terme. Les projets industriels, logistiques ou agroalimentaires ont, eux, besoin de maturités plus longues, de garanties adaptées et de partenaires capables d’absorber une partie du risque. C’est là que les banques publiques de développement et les agences de crédit à l’exportation prennent le relais. Elles complètent le marché plutôt qu’elles ne le remplacent.
Pour l’Afrique de l’Ouest, l’enjeu est double. D’un côté, les États de la CEDEAO cherchent à élargir leur base productive, alors que les importations de biens transformés restent lourdes dans les balances commerciales. De l’autre, les entreprises locales doivent mieux s’insérer dans des chaînes de valeur régionales, faute de quoi la valeur ajoutée repart ailleurs. Dans ce contexte, la coopération entre la BIDC, Afreximbank, la Banque ouest-africaine de développement, la BOAD, et les autres banques de développement présentes dans les enceintes régionales devient stratégique.
Le réseau met aussi en avant une logique de cofinancement qui intéresse particulièrement les pays africains. Lorsqu’une banque de développement locale s’allie à une institution plus grande, le projet devient plus bancable. Le risque est mieux réparti. Le coût du capital peut baisser. Et une usine, une ligne électrique, un corridor logistique ou un programme de logement trouve plus facilement des financeurs. Cette mécanique est importante pour les zones urbaines, où la pression démographique et la demande de services augmentent rapidement, mais aussi pour les régions intérieures, souvent les premières touchées par l’insuffisance d’infrastructures.
Une portée qui dépasse le seul rendez-vous genevois
Le choix de Genève n’est pas anodin. La ville accueille des institutions multilatérales qui structurent une partie du débat sur le commerce, les règles et le développement. Pour G-NEXID, cette localisation facilite les passerelles avec les organisations internationales, mais le réseau insiste sur sa vocation Sud-Sud : rapprocher des institutions du Sud global afin qu’elles coopèrent davantage entre elles, sans attendre une validation extérieure de leurs besoins.
Cette orientation rejoint un constat largement partagé dans les travaux sur le commerce : les échanges Sud-Sud ont gagné en importance, mais leur financement reste irrégulier, coûteux ou trop concentré sur quelques grands acteurs. Les organismes comme l’OMC et l’OCDE, présents parmi les intervenants cités autour de l’assemblée, traitent depuis plusieurs années la question du financement commercial comme un sujet central de résilience, de compétitivité et d’intégration productive.
Pour l’Afrique, l’intérêt immédiat se lit à trois niveaux. D’abord, dans la capacité des banques de développement à soutenir les exportations hors matières premières. Ensuite, dans la possibilité de mieux financer les chaînes régionales déjà existantes, notamment dans l’agro-industrie, les intrants, les transports et l’énergie. Enfin, dans la préparation des prochaines échéances de coopération économique, où la question du partage des risques et des garanties reviendra au premier plan. La montée en puissance de la ZLECAf donne à ce travail une portée continentale : sans financement du commerce, l’intégration reste un texte ; avec lui, elle commence à se traduire en flux, en contrats et en emplois.
Le message envoyé depuis Genève est donc clair. Les pays du Sud ne manquent ni de projets ni d’ambition. Ils manquent encore, trop souvent, d’architectures financières capables de transformer l’intention en échanges réels. C’est là que se joue la prochaine étape du commerce africain : moins dans les slogans que dans la solidité des garanties, des partenariats et des mécanismes de cofinancement.