À Gabès, défendre un air respirable et préserver une activité industrielle qui fait vivre des emplois se heurtent depuis des années. Le verdict rendu le 21 octobre 2026 dans une affaire née d’un sit-in environnemental ravive cette question : comment concilier la santé des habitants, le droit de manifester et la place du phosphate dans l’économie tunisienne ?

À Gabès, une contestation ancienne au cœur d’un enjeu national

La ville côtière de Gabès, dans le sud-est tunisien, abrite un complexe du Groupe chimique tunisien (GCT), entreprise publique qui transforme le phosphate en produits destinés notamment aux engrais. Autour de ses unités, riverains et militants dénoncent depuis des années les rejets et les émissions industrielles. Ils réclament des mesures de protection et, pour certains, le démantèlement des installations les plus polluantes.

Le conflit ne se résume pas à une opposition entre écologie et emploi. Le complexe s’inscrit dans une filière stratégique, liée à l’extraction minière, à la transformation industrielle et aux exportations. Mais les bénéfices nationaux attendus ne répondent pas automatiquement aux préoccupations locales. À Gabès, les habitants, les travailleurs, les pêcheurs et les agriculteurs ne sont pas exposés aux mêmes risques ni aux mêmes retombées économiques.

Cette tension a pris une dimension nationale en octobre 2025, lors d’une grève générale et de nouvelles mobilisations contre la pollution. Les protestations ont remis au premier plan les engagements de réduction des nuisances, alors que des habitants signalaient des épisodes d’émanations et des problèmes respiratoires. Les affirmations sur les effets sanitaires doivent toutefois être distinguées des constats médicaux et des expertises scientifiques, qui nécessitent des données publiques et vérifiables.

Un sit-in de 2020, des condamnations prononcées plusieurs années plus tard

L’affaire judiciaire remonte à un rassemblement organisé en 2020 devant une direction régionale du GCT. L’entreprise avait porté plainte, estimant que l’action avait entravé la liberté de travail. Les personnes poursuivies avaient été arrêtées puis relâchées. D’après le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux, une première condamnation par contumace — rendue en l’absence des prévenus — date du 8 mars 2023. Les militants disent n’en avoir découvert l’existence que plus tard.

Après avoir contesté ces décisions, ils ont comparu de nouveau devant la justice. Le 21 octobre 2026, la campagne Stop Pollution a annoncé des peines de six mois d’emprisonnement avec sursis. Le média tunisien Business News rapporte que treize personnes étaient concernées par la procédure et que la même peine avait été prononcée contre les militants poursuivis lors de cette audience.

Les comptes rendus publiés le même jour ne concordent cependant pas tous sur le nombre de personnes condamnées ni sur les peines individuelles. Africanews fait état de dix militants, dont huit condamnés à six mois avec sursis et deux à un an de prison, tandis que Stop Pollution et Business News rapportent une décision concernant treize prévenus et des peines de six mois avec sursis. En l’absence d’un document judiciaire accessible permettant de trancher ces écarts, ces détails doivent rester attribués. Le point commun confirmé par les comptes rendus est l’issue défavorable aux militants dans une affaire liée à leur mobilisation contre la pollution.

La justice au croisement du droit de manifester et de l’activité industrielle

Le litige pose une question concrète : une entreprise publique peut-elle obtenir réparation pour une mobilisation qui visait à dénoncer les effets de son activité ? La reconnaissance éventuelle d’un préjudice subi par le GCT relève de l’appréciation du tribunal. Elle ne répond pas, à elle seule, aux interrogations des riverains sur les rejets, la santé ou la sécurité des installations.

En février 2026, le tribunal de première instance de Gabès avait rejeté une demande en référé visant à suspendre les unités industrielles contestées. Selon le président de la section régionale des avocats, la juridiction estimait que le préjudice n’était pas établi dans le dossier et qu’il fallait des expertises techniques et scientifiques. Cette décision ne constitue donc pas une validation générale de l’innocuité des activités : elle porte sur une demande précise et sur les éléments présentés au juge.

Le FTDES a dénoncé les poursuites contre les militants et défendu leur droit à manifester pacifiquement. Cette position exprime celle de l’organisation, et non une conclusion judiciaire sur le fond du dossier. Pour sortir du face-à-face, la publication d’analyses indépendantes sur la qualité de l’air, les déchets et les risques sanitaires permettrait de mieux distinguer les faits établis, les alertes des habitants et les responsabilités éventuelles.

Phosphate : une relance qui engage aussi les régions productrices

Le gouvernement tunisien souhaite fortement accroître la production de phosphate d’ici 2030. La filière peut contribuer aux recettes publiques, à l’activité industrielle et à l’approvisionnement en engrais, dans un marché mondial soumis aux variations des prix. Mais augmenter les volumes sans rendre publics les objectifs de réduction des rejets et les moyens de contrôle risque d’accentuer la défiance à Gabès.

Les choix industriels touchent différemment les acteurs. L’État et l’entreprise publique défendent la continuité d’une activité stratégique. Les salariés ont besoin d’emplois et de garanties de sécurité. Les habitants, eux, demandent des réponses sur leur environnement quotidien. Dans les secteurs de la pêche, de l’agriculture et des petits commerces, les inquiétudes portent aussi sur les effets possibles de la pollution sur les ressources et les revenus locaux. Ces enjeux appellent des données vérifiables, pas des assurances générales.

Un signal suivi au-delà des frontières tunisiennes

La Tunisie est membre de l’Union du Maghreb arabe (UMA), organisation régionale qui réunit aussi l’Algérie, la Libye, le Maroc et la Mauritanie. À l’échelle du Maghreb et de l’Union africaine, le dossier de Gabès rejoint des débats plus larges : comment concilier transformation des ressources naturelles, emplois industriels et protection des populations riveraines ? Les réponses ne peuvent être identiques partout, car les économies et les territoires concernés diffèrent.

Pour les prochains mois, deux éléments seront déterminants : les suites judiciaires de l’affaire et la capacité des autorités à rendre accessibles les expertises environnementales et sanitaires. La condamnation des militants ne clôt pas le débat sur la pollution. Elle le déplace aussi vers la manière dont la justice, l’État et les entreprises publiques prennent en compte les citoyens qui contestent les conséquences locales d’une politique économique nationale.