À Éséka, le train est revenu sur les rails. Pourtant, le passage des wagons ne suffit pas à refermer ce que la catastrophe a laissé derrière elle : des familles endeuillées, des survivants blessés et une ville qui attend encore que les engagements publics prennent forme.

Demain, 21 octobre 2026, dix ans se seront écoulés depuis le déraillement du train 152 sur la ligne Yaoundé-Douala. À Éséka, dans la région du Centre, le débat ne porte donc pas seulement sur le souvenir. Il concerne aussi la sécurité ferroviaire, l’accès aux soins et la place donnée aux habitants après une tragédie nationale.

Une catastrophe dont les causes ont été documentées

Le 21 octobre 2016, le train exploité par Camrail a déraillé près de la gare d’Éséka alors qu’il reliait Yaoundé à Douala. Le bilan officiel le plus souvent repris fait état de 79 morts. Les chiffres des blessés ont varié selon les communications : le ministère de la Santé évoquait 590 blessés dans son bilan provisoire du 22 octobre 2016, tandis que des documents ultérieurs ont fait état de plus de 600, voire davantage. Ces écarts rappellent les difficultés du recensement dans les heures et les jours qui ont suivi.

La commission d’enquête mise en place par la présidence le 25 octobre 2016 a attribué à Camrail la responsabilité principale de l’accident. Selon ses conclusions, le train roulait à 96 kilomètres à l’heure sur un tronçon limité à 40. Le rapport a aussi relevé une rame surchargée et rallongée, des défaillances de freinage et des réserves du conducteur qui n’auraient pas été prises en compte. Il a également jugé nécessaire de renforcer l’organisation des secours publics. Le communiqué officiel présentant les conclusions de l’enquête détaille ces constats et les mesures annoncées.

Le bilan humain ne se résume pas aux personnes décédées et blessées officiellement dénombrées. Des proches ont aussi signalé des disparus, et des survivants gardent des séquelles. En 2019, lors d’une remise d’aides, les autorités évoquaient 79 morts, six personnes portées disparues et plus de 800 blessés. Les catégories et les décomptes n’étant pas toujours établis de la même manière, mieux vaut attribuer ces chiffres plutôt que les présenter comme un bilan incontesté.

Le mémorial, entre devoir de mémoire et gestion quotidienne

La stèle d’Éséka répond à une décision prise après l’accident : créer un lieu de commémoration. Inauguré en 2022, le site n’a toutefois pas échappé aux difficultés d’entretien et de fonctionnement. Des habitants interrogés dans le reportage initial décrivent un monument fermé ou dégradé et jugent que sa présence ne répond pas aux besoins concrets de la commune. Ce sont des témoignages locaux, et non une évaluation générale de tous les habitants.

La question de la gestion a connu une évolution récente. Le ministère camerounais des Arts et de la Culture et la commune d’Éséka ont signé, le 6 août 2026 à Yaoundé, une convention pour organiser l’exploitation et la valorisation du mémorial. D’après les éléments publiés, la commune doit assurer l’entretien courant, la sécurité et l’organisation des commémorations. Le ministère doit notamment apporter un appui technique et faciliter l’inscription du site dans les circuits patrimoniaux. Cette répartition précise les responsabilités, mais son efficacité dépendra des moyens disponibles et de l’accès réel du public au lieu.

Pour les habitants, la mémoire ne peut cependant se limiter à un monument. Le jour de l’accident, les structures de santé locales ont dû faire face à un afflux soudain de blessés. Les attentes exprimées autour de l’hôpital d’Éséka portent ainsi sur sa capacité à accueillir les urgences, ses équipements et les moyens de transport médical. Les informations disponibles signalent la remise d’une ambulance, mais ne permettent pas, à elles seules, d’évaluer l’ensemble des services de santé aujourd’hui.

Les aides versées ne soldent pas toutes les questions

Après le drame, l’État a annoncé une aide complémentaire d’un milliard de francs CFA pour les victimes et leurs ayants droit. Une partie importante de cette enveloppe a été distribuée en plusieurs étapes. En août 2019, le quotidien public Cameroon Tribune rapportait la remise de 666,8 millions de francs CFA, présentée comme le solde de cette assistance. Cette aide humanitaire ne doit pas être confondue avec une indemnisation intégrale des préjudices ni avec le règlement de toutes les démarches judiciaires.

Le rapport officiel avait aussi annoncé un audit de la concession ferroviaire et des mesures pour renforcer la présence de l’État dans la gestion du réseau. Des décisions judiciaires ont ensuite reconnu des responsabilités dans l’accident. Mais le passage du temps ne permet pas, en soi, de conclure que toutes les recommandations de sécurité ont été appliquées ou que chaque victime a obtenu réparation. Le rapport du ministère camerounais de la Justice recense notamment les suites judiciaires rapportées dans l’affaire.

Cette distinction compte pour les familles comme pour les finances publiques. Les aides répondent à un besoin immédiat. Les réparations relèvent d’une reconnaissance des préjudices et de responsabilités établies. Quant aux investissements dans les voies, les trains, les systèmes de freinage et les secours, ils visent à réduire le risque d’un nouvel accident. Ce sont des réponses différentes, qui ne se remplacent pas les unes les autres.

Un enjeu local lié aux déplacements de toute la sous-région

La ligne Yaoundé-Douala relie la capitale politique à la principale métropole économique du Cameroun. Sa fiabilité pèse sur les déplacements des voyageurs et sur l’organisation du transport national. Plus largement, le réseau ferroviaire camerounais s’inscrit dans des corridors qui comptent pour les échanges avec les pays voisins, notamment le Tchad et la République centrafricaine. La CEMAC, Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, fait de la connectivité régionale un enjeu commun à ses États membres.

Les projets de modernisation des axes ferroviaires et routiers rappellent que la sécurité ne se joue pas uniquement au moment d’un accident. Elle dépend aussi de l’entretien régulier des infrastructures, du contrôle de l’exploitation et de la capacité des autorités à répondre aux alertes. L’appui régional au corridor Cameroun-Tchad souligne le lien entre qualité des transports, sécurité et intégration économique.

À Éséka, le dixième anniversaire remettra ces questions au premier plan. La convention de gestion du mémorial, les moyens accordés à l’hôpital et le suivi des engagements de sécurité seront des repères concrets pour mesurer la suite. Pour les Camerounais, l’enjeu dépasse la cérémonie : faire en sorte que le souvenir des victimes s’accompagne de services accessibles et de garanties vérifiables pour les voyageurs.