Au-delà du cessez-le-feu, la question de l’après-Gaza
En Méditerranée orientale, les sommets ne servent plus seulement à aligner des communiqués. Ils deviennent des lieux où se dessine l’après-guerre, l’après-blocus, et parfois l’après-illusion diplomatique. À El-Alamein, l’Égyptien Abdel Fattah al-Sissi, le Grec Kyriakos Mitsotakis et le Chypriote Nikos Christodoulides ont voulu parler de Gaza, mais aussi de sécurité énergétique, de frontières maritimes et de stabilité régionale. Les trois capitales savent qu’aucun de ces sujets n’avance séparément.
Pour Le Caire, ce format tripartite n’est pas anecdotique. Il s’inscrit dans une diplomatie égyptienne qui cherche à garder la main sur le dossier palestinien, tout en consolidant ses passerelles avec Athènes et Nicosie. Ces passerelles comptent aussi pour l’économie : interconnexion électrique, gaz, maritime, contrôle des flux et sécurité des routes en Méditerranée. L’Égypte parle ici à la fois comme puissance arabe frontalière de Gaza et comme acteur africain riverain d’un espace stratégique qui relie le continent à l’Europe.
Ce que les trois dirigeants ont acté à El-Alamein
Réunis le 8 septembre 2026, les trois dirigeants ont réaffirmé leur coopération sur la paix, la sécurité et la stabilité en Méditerranée orientale et au Moyen-Orient. Sur Gaza, ils ont appelé à la mise en œuvre de la deuxième phase du plan global de Donald Trump pour mettre fin au conflit, tel qu’endossé par la résolution 2803 du Conseil de sécurité de l’ONU. Le texte onusien prévoit un cadre transitoire, avec reconstruction, relèvement rapide et coordination internationale.
Le président égyptien a insisté sur un point central : l’aide humanitaire doit entrer « de manière totale, durable et sans entrave » à Gaza. Il a aussi rejeté toute forme de déplacement forcé des Palestiniens, ainsi que toute modification de la composition démographique des territoires palestiniens. Cette ligne n’est pas nouvelle. Elle correspond à la position constante du Caire, réitérée dans ses communiqués récents, où l’Égypte refuse toute option qui viderait Gaza de sa population ou réduirait la perspective d’un État palestinien viable.
Le sommet a également remis sur la table le soutien à un État palestinien indépendant et souverain sur les frontières du 4 juin 1967, avec Jérusalem-Est pour capitale. Les trois pays ont aussi défendu l’unité géographique, politique et juridique de la Cisjordanie et de Gaza. Autrement dit, ils ont rejeté l’idée d’une séparation durable entre les deux territoires palestiniens, qui fragmenterait encore davantage la représentation politique palestinienne.
Un message adressé à Gaza, mais aussi à Beyrouth et à Tripoli
La déclaration d’El-Alamein ne s’est pas arrêtée à Gaza. Les trois gouvernements ont aussi appelé à la fin des attaques israéliennes contre le Liban et au retrait des forces israéliennes, tout en soutenant le renforcement des institutions libanaises, notamment de l’armée. Ils ont, enfin, réaffirmé leur appui à la souveraineté de la Libye, à son unité territoriale et à l’organisation d’élections présidentielle et législatives simultanées. Ce point a son importance : il place la stabilité du Levant et celle du Maghreb dans un même raisonnement diplomatique.
Pour l’Égypte, cette lecture régionale a une logique claire. Le Caire veut éviter qu’un embrasement à Gaza, au Liban ou en Libye ne déborde sur ses propres priorités sécuritaires. Le pays partage une frontière avec Gaza, surveille de près l’Est libyen et regarde le bassin oriental de la Méditerranée comme une zone où se croisent routes commerciales, concurrence énergétique et équilibres militaires. Dans ce contexte, la désescalade n’est pas un slogan ; c’est une condition de sécurité nationale.
L’énergie, l’autre dossier invisible du sommet
Le dialogue tripartite n’est pas seulement politique. Il est aussi économique et énergétique. Le projet GREGY, interconnexion électrique entre l’Égypte et la Grèce, a été mis en avant comme un futur corridor d’acheminement d’électricité verte via la Méditerranée. Selon les documents techniques publics, l’infrastructure viserait une capacité de 3 000 MW et une liaison d’environ 954 kilomètres entre Wadi El-Natrun, en Égypte, et la région de l’Attique, en Grèce.
Ce type de projet change la lecture du partenariat. Il relie la transition énergétique égyptienne aux besoins européens, tout en donnant à l’Égypte une place d’exportateur potentiel d’énergie propre. Pour Athènes et Nicosie, il s’agit aussi d’ancrer davantage la Méditerranée orientale dans les infrastructures européennes. Pour Le Caire, l’enjeu est plus large encore : diversifier ses débouchés, attirer des capitaux et peser dans les futures chaînes de valeur de l’électricité et du gaz. Le gaz naturel, d’ailleurs, reste un autre dossier de coopération avec Chypre, avec l’idée de faire transiter des volumes vers les installations égyptiennes avant réexportation.
Dans un environnement régional tendu, cette articulation entre sécurité et énergie n’est pas marginale. Elle montre qu’en Méditerranée orientale, les alliances se construisent autant autour des câbles et des terminaux que des tribunes diplomatiques. L’Égypte, qui a déjà fait de ses accords énergétiques et maritimes un levier d’influence, continue ainsi de parler à l’Europe sans quitter son ancrage arabe et africain.
Ce que cela dit de la trajectoire égyptienne et du jeu africain
Ce sommet illustre une tendance de fond : l’Égypte cherche à convertir sa position géographique en puissance d’arbitrage. Elle se présente comme passerelle entre Afrique, monde arabe et Europe, mais aussi comme interlocuteur incontournable sur Gaza. Cette posture a des effets directs. Elle renforce sa visibilité diplomatique, soutient ses intérêts énergétiques et lui permet de peser sur les discussions relatives à la reconstruction de Gaza, au moment où les financements et les garanties internationales deviennent décisifs.
À l’échelle continentale, l’enjeu dépasse le seul dossier palestinien. Il rappelle que les États africains riverains de la Méditerranée ne sont pas de simples spectateurs des crises du Proche-Orient. Ils participent aux arrangements qui conditionnent les flux d’aide, les corridors énergétiques et les équilibres sécuritaires. Pour l’Union africaine, et plus largement pour les capitales du nord du continent, la question reste la même : comment défendre la stabilité régionale sans laisser d’autres puissances écrire seules l’après-conflit ? La réponse se jouera dans les prochaines étapes du plan, dans la mise en œuvre de la reconstruction à Gaza et dans la capacité des partenaires à maintenir l’accès humanitaire et la continuité politique palestinienne.