À Djibouti, une disparition qui dépasse un simple fait divers

À Djibouti, une absence soudaine peut vite devenir une affaire d’État. Dans un pays charnière de la Corne de l’Afrique, où circulent armées, marchandises, diplomates et reporteurs, la disparition d’un journaliste et de son accompagnateur local soulève une question simple : que s’est-il passé, et qui peut répondre ?

Le dossier concerne Roshan Micah Reddy, journaliste sud-africain et coordinateur Afrique au sein du Consortium international des journalistes d’investigation, ainsi que Kooki Mahmoud, son fixeur djiboutien, c’est-à-dire l’intermédiaire local qui facilite les rendez-vous, les déplacements et la vérification de terrain. Selon les éléments recoupés, tous deux ont cessé de donner signe de vie le samedi 19 septembre 2026, à Djibouti, après un voyage de travail commencé quelques jours plus tôt.

Un pays fermé aux médias, mais au cœur des circulations régionales

Djibouti n’est pas un pays périphérique. C’est un point de passage stratégique entre la mer Rouge et le golfe d’Aden, et un État membre de l’IGAD, l’organisation régionale de la Corne de l’Afrique qui réunit notamment Djibouti, l’Éthiopie, le Kenya, la Somalie, le Soudan, le Soudan du Sud, l’Ouganda et l’Érythrée. Son secrétariat est d’ailleurs installé à Djibouti.

Cette position géographique donne au pays un poids particulier. Elle accroît aussi l’attention portée à la sécurité, aux déplacements et aux activités de presse. Sur le plan interne, la Constitution djiboutienne garantit la liberté d’expression et la liberté de circulation, tout en encadrant ces droits par la loi. Mais, dans les faits, Reporters sans frontières décrit un environnement médiatique verrouillé, dominé par les médias publics, avec un cadre légal qui prévoit des peines de prison pour les délits de presse et impose des conditions d’âge et de nationalité pour créer un média.

Le classement mondial 2026 de RSF place Djibouti au 167e rang sur 180, un niveau qualifié de “très grave” pour la liberté de la presse en Afrique. Le pays a même reculé ou stagné autour de cette zone depuis plusieurs années, ce qui traduit moins un accident qu’un blocage durable de l’espace médiatique.

Ce que l’on sait de la disparition

Les informations disponibles convergent sur plusieurs points. Roshan Micah Reddy se trouvait à Djibouti pour une mission professionnelle. Il était en contact régulier avec sa famille et ses collègues avant la coupure brutale des communications. Sa famille a alerté les autorités sud-africaines et britanniques, car il possède une double nationalité sud-africaine et britannique. Reuters rapporte aussi qu’un responsable djiboutien a indiqué que le journaliste n’était pas enregistré pour une accréditation de presse dans le pays.

Sur le terrain, l’inquiétude a augmenté lorsque plus de 24 heures se sont écoulées sans contact avec Reddy ni avec Kooki Mahmoud. GroundUp, un média sud-africain, rapporte qu’ils étaient portés disparus depuis environ midi le samedi 19 septembre. RSF, de son côté, affirme que leurs téléphones sont éteints depuis cette date.

Dans les heures qui ont suivi, plusieurs organisations de défense de la presse ont demandé des explications et la vérification immédiate de leur sécurité. L’enjeu n’est pas seulement de localiser deux personnes. Il est aussi de savoir si un journaliste étranger et son fixeur local peuvent travailler librement dans un pays où les journalistes indépendants sont, selon RSF, régulièrement surveillés, menacés ou arrêtés.

Pourquoi cette affaire touche aussi le rapport de force autour de l’information

Le cas est sensible pour une autre raison : il implique un fixeur djiboutien. Dans de nombreux pays africains, ces professionnels de l’ombre prennent les mêmes risques que les correspondants qu’ils assistent, sans bénéficier de la même protection ni de la même visibilité. Une disparition de ce type rappelle que la chaîne de l’information ne repose pas seulement sur les journalistes connus, mais aussi sur des intermédiaires locaux exposés.

À Djibouti, la question de la presse est liée à un rapport plus large entre pouvoir, sécurité et circulation de l’information. RSF décrit un paysage médiatique dominé par La Nation, l’agence djiboutienne d’information et la radio-télévision publique. L’organisation évoque aussi un climat de surveillance, des accréditations peu transparentes et une pression constante sur les voix indépendantes. Dans ce contexte, une disparition non expliquée devient immédiatement un sujet politique, pas seulement judiciaire.

La situation a également une portée régionale. Dans la Corne de l’Afrique, les journalistes couvrent des espaces où se croisent conflits, routes maritimes, renseignement, coopération sécuritaire et grands intérêts économiques. Quand un journaliste disparaît à Djibouti, ce n’est pas seulement la réputation d’un pays qui est en jeu. C’est aussi la crédibilité d’une zone où la circulation de l’information reste fragile, de la Somalie au Soudan, en passant par l’Éthiopie. L’IGAD, qui travaille sur la coopération politique et sécuritaire régionale, suit de près ces équilibres.

Ce qu’il faut surveiller maintenant

Le prochain point d’attention est la réponse officielle de Djibouti. Une confirmation de localisation, une précision sur un éventuel contrôle administratif, ou l’ouverture d’une enquête changeraient profondément la lecture du dossier. À ce stade, il n’existe pas de confirmation publique crédible sur le sort des deux hommes. Les faits établis restent donc limités à une disparition signalée, des contacts rompus et des demandes pressantes de clarification.

Pour l’Afrique de l’Est, l’affaire rappelle enfin une évidence souvent négligée : la liberté de la presse ne se mesure pas seulement aux textes, mais aussi à la capacité concrète des journalistes à travailler, se déplacer, téléphoner et rentrer. À Djibouti, cette capacité est aujourd’hui sous observation. Et l’issue de cette disparition dira beaucoup sur la place faite, dans le pays comme dans la région, au droit d’informer.