À Baidoa, la faim n’arrive jamais seule
Dans le sud-ouest de la Somalie, la crise ne se lit pas seulement dans les chiffres de la sécheresse. Elle se voit aussi dans les files d’attente des centres de santé, où des familles déplacées viennent chercher un repas thérapeutique, une perfusion ou un lit libre pour un enfant trop faible. À Baidoa, ville devenue un point de concentration des déplacés, la pression sur les services de santé et de nutrition raconte une urgence très concrète : quand l’eau manque, les récoltes baissent, les prix montent et les enfants arrivent trop tard au soin.
Baidoa est aussi un révélateur national. La Somalie, en Afrique de l’Est, reste exposée à la sécheresse, aux déplacements et à l’insécurité, tandis que l’IGAD, la Communauté intergouvernementale pour le développement, suit de près les chocs climatiques qui frappent la Corne de l’Afrique. Dans le pays, les besoins humanitaires se superposent à un système sanitaire fragile et à des finances publiques limitées, ce qui laisse les collectivités locales, les hôpitaux et les organisations humanitaires absorber l’essentiel du choc.
Des enfants examinés par dizaines de milliers
Depuis janvier 2026, Médecins Sans Frontières indique avoir examiné plus de 21 000 enfants de moins de cinq ans à Baidoa. L’organisation dit y avoir constaté des taux de malnutrition aiguë avoisinant 50 % chez les enfants présents dans les sites d’accueil du sud-ouest du pays. Cette proportion, si elle est confirmée à l’échelle des sites évalués, signifie qu’un foyer de déplacés sur deux vit avec une urgence nutritionnelle immédiate, et non avec une simple insécurité alimentaire passagère.
MSF rapporte aussi une enquête menée en juillet auprès de 888 foyers répartis dans 14 sites d’accueil autour de Baidoa : seules 2 % des familles auraient les moyens de manger trois fois par jour. Ce type de donnée éclaire la mécanique de la crise. Quand un ménage ne peut financer ni le transport, ni le soin, ni les achats de base, la malnutrition devient une conséquence presque mécanique de la pauvreté, du déplacement et de la hausse des prix.
Le constat rejoint d’autres alertes du système humanitaire. En 2026, les agences des Nations unies et le gouvernement somalien ont estimé que 6 millions de personnes, soit 31 % de la population analysée, faisaient face à une insécurité alimentaire aiguë entre avril et juin. Dans le même temps, l’IPC, le cadre international qui classe la gravité de la faim, évoque aussi une dégradation nette liée aux pluies médiocres, aux déplacements et à la flambée des prix.
Le manque d’argent aggrave le manque de nourriture
Le nerf de la guerre n’est pas seulement climatique. Il est aussi financier. MSF affirme que le plan d’intervention humanitaire pour la Somalie a été réduit de 40 % en 2026 et qu’il n’était financé qu’à moins d’un tiers en juillet. L’ONU, de son côté, avait lancé le plan humanitaire 2026 en demandant 852 millions de dollars pour assister 2,4 millions de personnes. Autrement dit, l’écart entre les besoins et les moyens reste massif.
Cette contraction se traduit sur le terrain par des arbitrages difficiles. Les équipes soignantes privilégient l’urgence, au détriment de la prévention, du dépistage de proximité et du suivi nutritionnel continu. MSF dit que son centre est passé de 50 à 120 lits en juin, tandis que le taux de réadmission dans les programmes soutenus par l’ONG dépasserait 60 %. Le message est clair : soigner sans pouvoir prévenir entretient un cycle où les mêmes enfants reviennent, plus faibles à chaque passage.
La charge pèse d’abord sur les familles déplacées, surtout les mères, qui doivent choisir entre chercher de l’eau, trouver un abri, vendre ce qui reste du foyer ou parcourir de longues distances jusqu’à un centre de soins. Les villes comme Baidoa voient ainsi se concentrer les conséquences d’une crise rurale, climatique et économique, alors que les villages d’origine perdent main-d’œuvre, bétail et débouchés. Le contraste entre capitale administrative, Mogadiscio, et villes de l’intérieur comme Baidoa devient aussi un contraste entre accès aux services et survie quotidienne.
Déplacement, climat et sécurité : un triangle de vulnérabilité
Au premier trimestre 2026, l’agence onusienne pour les réfugiés et les déplacés a recensé 511 797 déplacements internes en Somalie. Elle précise que la grande majorité est liée à la sécheresse. En parallèle, le Secrétaire général de l’ONU indiquait en février que près d’un demi-million de personnes avaient déjà quitté leur foyer depuis septembre 2025. Ces chiffres montrent que la malnutrition à Baidoa ne relève pas d’un épisode isolé, mais d’un mouvement plus large de déracinement.
La Somalie reste aussi confrontée à une insécurité persistante, notamment dans la lutte contre al-Shabaab. Quand les financements se raréfient, les programmes de santé, d’eau et d’assainissement reculent, alors que les besoins augmentent. C’est là que la crise humanitaire devient un enjeu de stabilité : moins de prévention, plus de déplacements ; plus de déplacements, plus de pression sur les villes ; plus de pression sur les villes, plus de ruptures de soins.
Le cas de Baidoa rappelle enfin une donnée continentale. La Corne de l’Afrique reste l’une des régions les plus exposées aux chocs climatiques, et la Somalie compte parmi les pays les plus vulnérables au changement climatique au monde. Quand les financements internationaux diminuent, l’impact ne se limite pas aux bilans humanitaires. Il touche aussi la capacité des États africains à protéger leurs populations les plus fragiles face à des sécheresses plus longues, plus fréquentes et plus coûteuses.
À court terme, le point de vigilance reste double : l’évolution des pluies et la disponibilité réelle des fonds promis. Si la saison reste mauvaise et si les financements n’augmentent pas, les centres de soins de Baidoa et du sud-ouest somalien risquent de rester sous tension, avec davantage d’admissions, davantage de rechutes et moins de marge pour prévenir les formes les plus graves de malnutrition.